C’est à Versailles, c’est à la cour que se fabriquaient les pamphlets immondes qui couraient Paris, et où on racontait les orgies supposées de la reine, ses prétendues parties fines, ses soi-disant aventures au bal de l’Opéra.
Comment le peuple n’eût-il pas cru ce que répandaient des gens de la noblesse. Je le croyais si ferme, pour ma part, que je ne trouvais rien à répondre à Fougeroux.
Et lui poursuivait:
—D’ailleurs, cher M. Justin, qu’avez-vous à espérer!... Que cette aristocrate vous aime, vous, le fils à Jean Coutanceau le boulanger? Vous savez bien que ce n’est pas possible... Donc, si jamais elle vous assigne un rendez-vous, ce sera pour se moquer ou pour tirer de vous quelque avantage... C’est que je la connais, moi, cette race!... On me dirait qu’elle veut vous corrompre, vous enrôler contre la nation, faire de vous un agent des émigrés et des Prussiens, que je n’en serais pas surpris.
Et s’exaltant à cette pensée, comme on s’exaltait à cette époque de fièvre.
—Vous, un agent de l’étranger, s’écriait-il, vous!... Ah! je vous tuerais avant de ma propre main...
Si les craintes de Fougeroux étaient exagérées, ses soupçons n’étaient pas non plus sans quelque vraisemblance, je le reconnaissais. Mais la passion a toujours des sophismes à son service.
Non-seulement je rassurai le digne garçon, mais j’obtins de lui—non sans peine par exemple—le serment qu’il me garderait le secret.
Il était temps; nous approchions de la maison, et déjà j’apercevais ma mère, causant devant la porte de la boulangerie avec deux de ses voisins, M. Doniol, le marchand de gants, et l’épicier Laloi, qui avait sa boutique au coin de la rue.
A la façon dont elle vint à moi, la pauvre chère femme, et dont elle me jeta les bras autour du cou pour m’embrasser, je compris qu’elle avait été terriblement alarmée de ma longue absence.