Comment ne l’eùt-elle pas été, avec tous les bruits sinistres qui avaient agité Paris. N’était-on pas allé jusqu’à dire que les Suisses avaient tiré sur le peuple, et qu’il était resté un millier de morts sur le carreau.

—Or, je vous le demande, répétait tristement M. Doniol, comment voulez-vous qu’on vende gants avec des affaires pareilles!

C’était M. Laloi qui s’était empressé de conter ces sottises à ma mère, et je le lui reprochai, sans en être étonné. C’était un de ces êtres malfaisants qui ne sont jamais si heureux que quand ils ont une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Poltron, avec cela, comme un lièvre, et dissimulant mal sa lâcheté sous des airs de fier-à-bras.

Jusqu’en janvier 1792, il s’était appelé Leroi, comme défunt son père, mais une émeute ayant eu lieu ce mois-là, le 25, je crois, à cause de la cherté extraordinaire du sucre, et une bande de femmes ayant bouleversé sa boutique, il s’était imaginé que son nom y était pour quelque chose, et s’était empressé de changer Leroi en Laloi.

Cet imbécile n’était pas venu à la fête du Champ-de-Mars, mais il était allé le matin, avec sa section, assister à la pose de la première pierre du monument qu’on devait élever sur l’emplacement de la Bastille.

Et même, il avait rapporté de cette cérémonie une tabatière qu’il montrait fièrement, et qui était tournée dans du bois provenant des démolitions.

C’était un certain Palloy, lequel s’intitulait Palloy le Patriote, qui faisait ce commerce. Chargé de démolir la terrible forteresse, il s’était imaginé de la débiter en menus souvenirs patriotiques, et l’idée lui rapportait gros.

Dans les pierres, il faisait sculpter des Bastilles en miniature; avec les bois de charpente, il fabriquait des cannes, des tabatières ou des éventails; il transformait les ferrures en boucles de souliers ou de chapeau.

C’est donc par notre voisin l’épicier que nous sûmes ce qu’avait été la cérémonie.

Il nous expliqua comment, sous la première pierre, on avait placé une boîte de cèdre contenant la déclaration des droits gravée sur une table d’airain, une copie de la constitution, des monnaies et des assignats...