Pendant que les principaux de leur noblesse les avaient abandonnés pour courir à Coblentz, le quartier général de l’émigration, qu’ils emplissaient du tapage de leurs forfanteries et du scandale de leurs amusements, la roi et la reine, aux Tuileries, se trouvaient assaillis de quantité d’ambitieux subalternes, et d’intrigants avides et remuants, qui, sous prétexte de servir la cause royale, achevaient de la ruiner.

Ces ineptes conspirateurs avaient installé, rue Saint-Nicaise, une espèce de bureau de recrutement, où ils enrôlaient pour l’armée de l’invasion, qu’ils appelaient l’armée du roi, tout ce qu’ils rencontraient sur le pavé de vauriens prêts à tout, et de pauvres diables mourant de faim.

Le prix de l’enrôlement était de sept cents livres, payables en assignats hors de France, au quartier général des émigrés. Et en attendant qu’on pût diriger ces malheureux sur la frontière, on les logeait dans un mauvais cabaret, à l’enseigne de l’Ecuelle de bois, près des Tuileries.

C’est à la porte de cette auberge que je les ai vus quelquefois, fumant leur pipe à l’ombre, se moquant sans doute entre eux des niais qui croyaient avoir acheté leur dévouement.

En parvint-il seulement un seul à Coblentz? Ce n’est rien moins que sûr. Il y avait à les faire passer à l’étranger de grandes difficultés, et ceux qu’on expédiait désertaient avant d’arriver à destination et revenaient à Paris.

C’est par les rumeurs du quartier que je connus ce bureau de recrutement, mais c’est par moi-même que je constatai l’existence de ce fameux Club national établi dans une maison du Carrousel, qui fit tant de bruit à l’époque.

J’avoue, par exemple, que le hasard seul me mit sur sa trace, et d’une façon bien simple:

Depuis ce fameux soir où ma mystérieuse inconnue m’avait si vivement planté là, son souvenir obsédait mon esprit à ce point que j’en perdais le sommeil. Avec quelle amertume je me reprochais ma timidité, et de n’avoir pas insisté pour qu’elle se fit connaître. Ne me devait-elle pas cela, après le service que je lui avais rendu. Tandis que je n’étais même pas sûr de savoir son nom, car rien ne me prouvait que ce nom de Marie-Thérèse qu’elle m’avait jeté fût le sien... Et cependant, je le trouvais bien doux à prononcer!... Jamais réunion de syllabes n’avait eu, pour mon oreille, une telle harmonie.

Comme de raison, je n’aurais pas, pour un empire, bougé de la boutique, le lendemain de la fête de la Fédération: j’espérais, j’attendais un billet. Il n’en arriva pas. Il n’en vint pas davantage les deux jours qui suivirent...

J’étais désolé et furieux, tout ensemble, et la satisfaction de mon confident Fougeroux m’exaspérait.