Il est vrai que cela me mettait à même de juger de l’effet que pouvaient produire sur les rudes patriotes du faubourg ces histoires de complots incessamment colportées, et qui allaient grossissant de bouche en bouche.

Ce garçon si honnête, qui était la bonté même, qui n’eût pas, comme on dit, fait de mal à une mouche, devint livide; ses yeux étincelèrent, et remuant les bras terriblement:

—Il faudrait pourtant en finir, s’écria-t-il avec tous ces conspirateurs, avec M. Véto et ces aristocrates de malheur!... Nous prennent-ils donc décidément pour un bétail qui est leur propriété! Quoi! plutôt que de reconnaître nos droits, ils sont allés chercher l’étranger comme un particulier irait chercher la garde pour mettre à la raison ses domestiques révoltés!... Rappelez-vous ce que je vous dis aujourd’hui, M. Justin, c’est une trahison qui leur coûtera cher!...

Je le calmai, parce que mon influence sur lui était toute puissante, mais en moi-même, je me disais:

—Les autres, ceux des faubourgs, qui les calmera?... Qui peut se flatter, après les avoir mis en branle, de les arrêter à son gré; de leur dire: Vous n’irez pas plus loin, et d’être écouté!

Fougeroux m’avait bien promis d’être discret, mais je ne tardai pas à reconnaître que mon secret était celui du drame, tout le monde le connaissait.

Les journaux ne cessaient de dénoncer le Club national de la rue du Carrousel, et l’Ami de la Vérité,—une feuille relativement modérée,—publia une liste de ses principaux membres et de longs détails sur sa constitution et son but.

Il s’y rencontre, écrivait-il, des militaires, des journalistes, un ancien ministre, des chanteurs publics, enfin des affidés de toutes conditions, prêts à revêtir tous les travestissements pour se faufiler partout, dans les comités de l’Assemblée nationale, dans toutes les sociétés patriotiques, et jusqu’aux Jacobins.

On y trouve des applaudisseurs gagés, des orateurs forts en gueule qui débitent les discours qu’on leur apprend par cœur, des motionneurs chargés d’inspirer les groupes, des lecteurs de place publique, des distributeurs d’écrits, des observateurs et enfin toute une armée de faux sans-culottes...

L’Ami de la Vérité ajoutait que ce club national coûtait à la cour cent soixante-quatre mille livres par mois...