Mon père nous écrivait que les achats de grains devenaient de plus en plus difficiles. Encore que la récolte eût été bonne, on n’en voyait presque pas paraître sur les marchés. Ceux qui en avaient, le cachaient, les uns, par peur, les autres, par spéculation. Ceux qui se décidaient à en montrer quelques sacs, exigeaient de l’or en échange. De l’or!... on eût dit qu’il avait émigré, il n’y avait plus que les agioteurs qui en avaient plein leurs poches. Tout se payait avec des assignats, d’autant plus dépréciés qu’il en circulait beaucoup de faux.
De là un renchérissement extraordinaire du blé qui faisait souffrir les populations et les exaspérait.
Dans une bourgade des environs de Chartres, mon père avait vu une bande de gens armés envahir le marché, taxer arbitrairement le grain, et l’enlever à ce prix.
Déjà cette scène déplorable avait eu lieu à Etampes, l’année précédente, et le maire de la ville, Simoneau, avait été tué en essayant de s’opposer à cette taxe forcée, violation inique de la liberté de commerce.
Même l’Assemblée nationale avait décrété qu’en souvenir de son dévouement à la loi, un monument lui serait élevé sur une des places d’Etampes, et que son écharpe serait suspendue aux voûtes du Panthéon français.
Mais près de Chartres, il ne se trouvait pas de Simoneau, et mon père s’était vu arracher des mains le blé qu’il venait d’acheter pour les deux tiers du prix qu’il l’avait payé.
Sa lettre trahissait une tristesse profonde et de sinistres appréhensions.
«Je ne suis pas sensible, nous disait-il à la fin de sa lettre, à une perte d’argent, et je plains plus que je ne maudis les malheureux qui me l’ont fait subir, mais si nous en sommes-là, au mois de juillet, que sera-ce cet hiver...»
Cet effroi d’un avenir qui s’assombrissait de plus en plus, était celui de tous les hommes de bon sens, et arrêtait toutes les affaires. Plus d’industrie, plus de commerce, plus de travail, rien...
Courir aux nouvelles, lire les journaux, suivre les séances de l’Assemblée et des clubs, pérorer, discuter, s’inquiéter des projets de la cour encore plus que de ceux de l’ennemi, piquer sur des cartes la marche de l’armée prussienne, voilà toute l’occupation de Paris.