A voir la population oisive qui circulait dans les rues, qui emplissait les promenades et les places publiques, on eût dit une ville de rentiers et que chacun avait sa fortune faite.

Jamais la misère n’avait été si affreuse.

Que de fois, pendant que je restais à la boutique, assis dans le comptoir, que de fois j’ai vu se coller contre les vitres le hâve et maigre visage de quelque pauvre patriote exténué de besoin.

L’instant après, un homme entrait timidement, à qui la honte ramenait un peu de sang aux joues, et qui d’une voix à peine intelligible balbutiait:

—Citoyen, je n’ai pas mangé depuis avant-hier.

Jamais, ni ma mère ni moi, nous n’avons eu l’affreux courage de refuser une livre de pain à qui nous la demandait. Mon père d’ailleurs, ne l’eût pas souffert.

Et Dieu sait, cependant, s’il était grand le nombre de ceux qui venaient nous tendre la main. C’était comme une procession, à certains jours, et j’ai vu des fournées entières s’en aller ainsi morceau à morceau.

Fougeroux, parfois s’en fâchait.

—Vous êtes trop bonne, madame Coutanceau, disait-il, on abuse...

Ma mère ne répondait pas, elle pleurait.