—Quel métier, Seigneur! gémissait-elle, que le métier de boulanger, par cette grande misère... Nous ne pouvons pourtant pas nourrir tous ceux qui ont faim!
Non, nous ne le pouvions pas, et le peu que nous faisions était encore énorme pour nous, et insensiblement diminuait le petit avoir péniblement gagné par mes parents.
Mais mon père ne songeait pas à se plaindre. Il n’était pas de ceux qui n’avaient vu dans la Révolution qu’une occasion de se pousser et d’assouvir leurs convoitises. Patriote ardent et sincère, il avait fait, je lui ai entendu dire souvent, le sacrifice de sa fortune, et il était prêt à faire celui de sa vie, pour le maintien des droits de l’homme...
Croyez que les généreuses idées de mon père étaient alors celles d’un grand nombre de citoyens. Si les agioteurs et les intrigants continuaient à étaler un luxe impudent au Palais-Royal, les honnêtes gens supportaient fièrement les privations. On ne rougissait pas d’être pauvre.
Je me rappelle avoir entendu mon parrain, M. Goguereau, nous décrire un dîner où il avait été invité, chez un restaurateur des Champs-Élysées et qui avait été, nous disait-il, extraordinairement servi.
Il s’y trouvait trois députés, dont un ancien ministre, et leurs femmes, en tout six convives: la carte ne s’était pas élevée à quinze francs...
Cependant, les grands événements approchaient; nous étions au 22 juillet.
S’il est dans notre histoire une date héroïque, mes amis, c’est cette date du 22 juillet 1792, et il n’est pas d’âme vraiment française qui la puisse oublier.
La France, ce jour-là pour la première fois, fit l’épreuve de son énergie, et sûre de ses forces, reprit pour ainsi dire possession d’elle-même.
Il n’était pas six heures du matin, lorsque je fus éveillé en sursaut par un grand bruit, dont il me fut tout d’abord impossible de me rendre compte.