»Les citoyens de chaque canton choisissent entre eux ceux qui doivent partir. Ceux qui ont obtenu cet honneur se rendent au chef-lieu du district, où on leur donne de la poudre, des balles et une feuille de route...
»D’uniforme, il n’en est pas question. La France n’en a pas à en donner, on s’en passera... Il n’est pas besoin d’un uniforme, pour marcher au combat, pour vaincre ou pour mourir!...»
Mon père ajoutait encore:
«Une grande joie pour moi, c’est que tous les partis abjurent leurs rancunes... J’ai vu les hommes des opinions les plus opposées se réconcilier devant l’autel de la Patrie, s’embrasser et partir bras dessus bras dessous pour le district... Ils ne se souviennent plus que d’une chose, c’est qu’ils sont Français et que la France est menacée...»
L’émotion de mon parrain M. Goguereau était visible, lorsque je lui lus cette lettre où éclatait le plus pur patriotisme.
—Dieu veuille, me dit-il, que ton père ne se trompe pas... L’union seule, en un si grand péril, peut nous sauver... User notre énergie à des querelles intestines, ce serait ouvrir notre frontière à l’ennemi, et avant un mois les Prussiens feraient boire leurs chevaux à la Seine...
Il eût fallu être dépourvu de bon sens pour ne pas reconnaître qu’il avait mille et mille fois raison, et tous les voisins réunis chez nous, ce soir-là, et qui l’écoutaient religieusement applaudissaient.
—Rien de si juste! disait Fougeroux. Si nous ne sommes pas d’accord, eh bien! nous nous arrangerons plus tard, entre nous... Mais écrasons d’abord l’ennemi.
M. Goguereau, cependant, d’un accent prophétique, poursuivait:
—Ne nous abusons pas, mes amis, ce n’est pas une guerre politique que nous fait la Prusse... C’est une guerre de races. Les hommes du Nord s’avancent fatalement vers le Midi, c’est l’immuable loi des invasions... Ce qu’ils veulent, ces Prussiens, ce qui enflamme leurs convoitises, c’est notre climat plus doux, notre sol fertile, nos coteaux où mûrit le raisin... Ce n’est pas une armée, qu’il faut envoyer contre eux, ni deux, ni trois, c’est la nation tout entière... Les vaincre ne suffit pas, ils reviendraient plus nombreux, il faut les écraser... Donc, debout tous, et à la frontière!...