C’est que c’était comme un immense crêpe de deuil étendu au-dessus de Paris, au-dessus de la France!... C’était l’angoisse perpétuelle du lendemain paralysant tout...

Vous ne rencontriez que des visages mornes ou des yeux étincelants, selon que les gens s’abandonnaient au découragement ou frémissaient de colère...

Sans se connaître, on s’abordait, chacun espérant qu’un autre saurait peut-être quelque chose, qu’il ignorait, de ce qui se passait là-bas, vers Sierck, vers Longwy, là où nos soldats défendaient le sol sacré de la patrie.

—Eh bien!... se demandait-on, la grande colonne des Prussiens, où est-elle?...

Selon les uns, elle demeurait immobile dans ses cantonnements, ou même reculait... A entendre les autres, elle avançait à grandes journées...

Et comme chacun affirmait tenir ses renseignements de source certaine, on ne savait que croire, que craindre ni qu’espérer.

Il avait été décrété que des relais seraient établis de la frontière à Paris, et que matin et soir un courrier apporterait à l’Assemblée nationale un bulletin de l’armée, lequel serait aussitôt publié.

Mais il arrivait un accident au courrier, ou bien les chevaux manquaient, ou bien encore un général écrasé de fatigues et de soucis n’avait pas eu le temps de rédiger son rapport.

Souvent les dépêches ne contenaient que ces trois mots: Rien de nouveau! Et la fièvre de Paris redoublait. Est-ce possible, se disait-on, qu’il n’y ait rien de nouveau. Puis, on trouvait toujours les bulletins trop laconiques. On eut voulu des détails infinis...

Seuls, les effrontés spéculateurs du Palais-Royal, les agioteurs du Perron, comme on disait alors, ne partageaient pas ces poignantes émotions... S’ils se préoccupaient des douloureuses anxiétés de Paris, c’était uniquement pour les exploiter... Pourvu que le cours du louis et des assignats variât incessamment, ils se tenaient pour satisfaits... Et ils ne reculaient devant aucune manœuvre pour provoquer ce résultat, lorsqu’il ne se produisait pas naturellement.