—On dirait, continua-t-il, que nous ne sommes pas d’accord... Pas d’accord, quand les Prussiens sont aux portes de Sierk... est-ce possible! Ah! nous avons été trop généreux, nous avons gardé parmi nous des amis et des agents de nos ennemis... En Prusse, on n’ignore rien de ce qui arrive à Paris, nous ne savons rien, nous, de ce qui se passe chez eux. Ce soir même, j’ai entendu des gens qui ont osé dire que nous n’étions pas de force à soutenir la lutte et qu’il fallait s’en remettre à leur générosité... Étaient-ils Français, les gens qui disaient cela?... Non, n’est-ce pas...
Il ébranla la table d’un formidable coup de poing, et s’animant de plus en plus.
—La générosité des Prussiens!... poursuivit-il, quelle dérision... Généreux, ces barbares qui ne cherchaient qu’un prétexte pour fondre sur nous pour nous écraser des forces qu’ils accumulaient en silence depuis des années... Allez, allez, c’est toujours le sang germain qui demande compte au sang gaulois de siècles de domination et de suprématie... On parle d’hypocrites protestations de désintéressement qu’ils répandent en Europe... Fiez-vous-y... Je vous l’ai déjà dit, ce qu’ils veulent de nous, c’est deux ou trois provinces... Justes dieux! demander à la France une de ses provinces autant vaudrait demander à chacun de nous de se laisser couper la main... Entrer vainqueurs à Paris... voilà leur rêve, mais croyez que la gloire ne leur suffirait pas... Le jour où on les a soulevés, on leur a montré Paris, comme une proie magnifique à dépecer... Là-bas, leur a-t-on dit, vous trouverez l’assouvissement de toutes vos convoitises, une chère exquise, des vins comme vous n’en avez bu, et les femmes tremblantes seront à vos genoux... Et ils avancent avec l’espoir de rentrer chez eux pliant sous le butin...
Mes cheveux se dressaient, en l’écoutant, et je frémissais d’une colère comme jamais je n’en avais ressenti... Alors, je comprenais la haine, la vengeance, cette fureur aveugle qui fait qu’on se jette sur son ennemi sans souci de la vie, pourvu qu’on prenne la sienne.
—Non, ils ne viendront pas à Paris, m’écriai-je, non, jamais, car nous serions un million d’hommes pour le défendre, un million qui, à défaut de fusils, nous battrons avec des bâtons, avec des faulx et avec des fourches, avec les pierres du chemin...
—Bien, approuvait mon parrain, très bien!... C’est ainsi que tout homme de cœur doit parler, et, en France, Dieu merci, ce ne sont pas les hommes de cœur qui manquent...
Quant à cela, il avait bien raison, il n’y avait aucun mérite alors à faire le sacrifice de sa vie; quiconque eût paru seulement hésiter eût été montré au doigt.
Une vingtaine de jeunes gens de je ne sais quel petit village, ayant refusé de s’enrôler, les jeunes filles envoyèrent à chacun une quenouille.
A Paris, c’était une autre histoire:
Souvent, quand il passait des bandes de jeunes gens, chantant à tue-tête des chants patriotiques les boutiquiers sortaient de chez eux, et, leur barrant le passage, demandaient: