Le soir, après bien des heures, pendant que Berthe paraissait heureuse et souriante, sa figure à lui portait si bien la trace de ses poignantes émotions que Sauvresy lui demanda affectueusement s’il ne se trouvait pas indisposé.
—Tu t’épuises à me veiller, mon bon Hector, disait-il, comment reconnaître jamais ton paternel dévouement?
Trémorel n’avait pas la force de répondre.
«Et cet homme-là saurait tout! pensait-il. Quelle force, quelle courage! Quel sort nous réserve-t-il donc?»
Cependant, le spectacle auquel il assistait lui faisait horreur.
Toutes les fois que Berthe donnait à boire à son mari, elle retirait de ses cheveux une grande épingle noire, la plongeait dans la bouteille de verre bleu et en détachait ainsi quelques grains blanchâtres qu’elle faisait dissoudre dans les potions ordonnées par le médecin.
On devrait supposer que, dominé par des circonstances atroces, harcelé de terreurs croissantes, le comte de Trémorel avait renoncé complètement à la fille de M. Courtois. On se tromperait. Autant et plus que jamais, il songeait à Laurence. Les menaces de Berthe, les obstacles devenus infranchissables, les angoisses, le crime ne faisaient qu’augmenter les violences, non de son amour, mais de sa passion pour elle, et attisaient la flamme de ses convoitises pour sa personne.
Une lueur, petite, chétive, tremblante, qui éclairait les ténèbres de son désespoir, le consolait, le ranimait, lui rendait le présent plus facile à supporter.
Il se disait que Berthe ne pouvait songer à l’épouser au lendemain de la mort de son mari. Des mois se passeraient, une année, et après il saurait encore gagner du temps. Enfin, un jour, il signifierait ses volontés.
Qu’aurait-elle à dire? Parlerait-elle du crime? Voudrait-elle le compromettre comme complice? Qui la croirait? Comment arriverait-elle à prouver, que lui, aimant et épousant une autre femme, avait intérêt à la mort de Sauvresy? On ne tue pas un homme, son ami, pour son plaisir. Provoquerait-elle une exhumation?