Puis, tout à coup, la scène changeait, et il arrivait vers elle au grand galop; il la saisissait par la taille, comme au bal pour la valse, il l’enlevait, il la couchait en travers sur le cou de son cheval, et il l’emportait à toute vitesse, loin, bien loin, vers des pays inconnus. Elle frissonnait, mais c’était de joie, et à demi-pâmée, elle se laissait aller sur le bras du robuste cavalier.

Si intense était la sensation, il lui semblait si bien percevoir la pression des mains, le vent de la course sur son visage, qu’elle ouvrit les yeux pour se prouver qu’elle ne rêvait pas.

Dubocage, entré à pas de loup, était étendu sur le tapis devant elle, la tête sur ses genoux, un bras passé autour de sa taille.

Elle faillit jeter un cri, comme la femme prise en faute. Et bien vite elle referma les yeux, éperdue, folle, doutant du témoignage de ses sens; si bouleversée, que tout dans son esprit se confondait, le sommeil et la veille, le présent et le passé, la réalité et le songe; si égarée qu’elle n’aurait su dire avec certitude où elle se trouvait ni ce qui se passait, si elle était là dans sa chambre, près de Me Dubocage, ou emportée au galop du cheval de son amant...

X

Vers la fin de la semaine, une de ses amies, qui lui rendait visite, lui apprit le départ du brillant chef d’escadron. Elle n’en éprouva ni chagrin, ni regret.

C’est qu’elle avait réfléchi. C’est qu’ayant épelé une à une toutes les lettres de ce mot terrible: Adultère! elle avait eu peur.

C’est qu’elle s’était dit que toujours et quand même, le rêve est supérieur à la réalité; c’est qu’elle avait compris qu’il n’est d’idoles éternellement adorées que les idoles de l’imagination, dont la dorure ne reste pas aux doigts. Il pouvait partir, ce soldat à peine entrevu, elle gardait dans son esprit son radieux souvenir.

Mais tout en se jurant de rester fidèle à Me Dubocage, la belle Aurélie se promettait bien de l’assouplir à ses caprices, de le façonner selon ce qui lui semblait l’idéal. Sûre de son empire absolu, elle se dit qu’il serait pour elle quelque chose comme ces pauvres modèles que les peintres couvrent des plus riches draperies et qui, tour à tour, selon la fantaisie du maître, peuvent être des héros, des guerriers ou des rois.

C’est vers ce temps, qu’à la grande stupeur de tout Saumur, le grave Dubocage coupa ses favoris et laissa pousser ses moustaches, il se montra au cercle avec de grandes bottes à l’écuyère, ornées de formidables éperons.