Un Genevois, à Paris depuis la veille, est arrêté un matin aux portes du Louvre par la litière de la belle favorite.

—Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement parée qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?

—Ne faites nulle attention à cela, répond le bourgeois de Paris, et remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du roi.

Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses diamants tiraient les yeux aux femmes des échevins: à chaque cérémonie elles trouvaient amplement matière à la critique.—«Encore un ajustement nouveau!» et aussitôt d'en évaluer le prix.

Le peuple s'obstinait à voir en elle la cause de tous ses maux; «volontiers il l'eût accusée de la dureté des temps ou du manque de récoltes.» On disait qu'elle ruinait son amant et l'empêchait de remplir ses bonnes intentions.—«Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la poule au pot!»

Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les panégyriques de ses historiens et de ses poëtes, admirateurs de commande. Chaque année a ajouté quelques traits charmants à la légende de ses amours, légende romanesque qui a fini par se substituer à l'histoire, et qui n'est cependant véridique ou menteuse qu'à demi. La popularité de cette femme séduisante a grandi à l'ombre de la popularité du Béarnais, et désormais le nom de la Belle Gabrielle est inséparable de celui de Henri IV.

On doit glisser légèrement sur les premières années de mademoiselle d'Estrées et se défier de toutes les exagérations en bien ou en mal des chroniques et des mémoires du temps. Sa position fut telle à la cour de France, qu'elle avait des amitiés dévouées et des haines ardentes, et nul de tous ceux qui ont parlé d'elle n'était complétement désintéressé, c'est-à-dire impartial.

Issue d'une famille qui avait déjà plusieurs quartiers de noblesse dans les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcément les traditions de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mère plus que complaisante qu'elle fit ses débuts à la cour de Henri III.

Dans le fond d'un château, tranquille et solitaire,
Loin du bruit des combats elle attendait son père.
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Son coeur, né pour aimer, mais fier et généreux,
D'aucun amant encor n'avait reçu les voeux.

Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la première fois, il met en scène la belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la Henriade en flagrant délit d'adulation, mais l'épopée a ses exigences.