Bassompierre, sur le même sujet, s'explique tout autrement; malheureusement, ce brillant séducteur est légèrement suspect de calomnie. Trop bien traité par les femmes, il paya leurs faveurs au moins en médisances.

Le premier amant de Gabrielle paraît avoir été Henri III, auquel sa mère la livra moyennant une somme de six mille écus; mais l'ami de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manière de voir, se dégoûta bien vite de sa jeune maîtresse; il la trouvait trop blanche et trop délicate.—«Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que j'en veux chez la reine ma femme.»

Cet échec découragea fort madame d'Estrées, que les beaux écus d'or avaient mise en appétit; et sans doute pour remplacer la qualité des galants par la quantité, elle continua à produire sa fille dans le monde.

Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succédé à Henri III, lorsque le cardinal de Guise vint à s'éprendre de Gabrielle. Cette passion durait depuis un an, quand le cardinal, étant devenu jaloux de M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui recueillirent sa succession, firent bientôt place au duc de Bellegarde, qui lui-même, à son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.

Amant heureux de Gabrielle, enivré de cette rare fortune d'être aimé d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait à qui conter son bonheur et vanter les charmes infinis d'une maîtresse adorée, lorsqu'il eut la malheureuse idée de choisir Henri pour confident. Il devait cependant savoir à quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de son maître.

Du matin au soir, il ne cessait de lui décrire les infinies perfections de Gabrielle; il ne tarissait pas en éloges; il dépeignait avec passion ses grâces, sa beauté, son esprit, tant et tant qu'à sans cesse entendre exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre à même de l'admirer. Le duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien à redouter du roi, fort occupé alors de Marie de Beauvilliers.

La première entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au château de Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait fait une école, car il reçut l'ordre de ne plus penser à sa maîtresse. Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prévint Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimât réellement le duc, qui était, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit qu'elle cherchât par une résistance calculée à irriter la passion du roi, elle le reçut fort mal au début et lui déclara net qu'elle lui préférait Bellegarde qui devait l'épouser.

Le héros de son temps éprouva un vif chagrin de ce refus, et quoique Mantes, dont il s'était fait comme une petite capitale pendant qu'il tenait la campagne aux alentours de Paris, fût distant de sept lieues du château de Coeuvres, et que la forêt à travers laquelle il fallait passer fût entourée de partis ennemis, il résolut d'aller en personne apaiser la belle courroucée. Il partit accompagné de cinq gentilshommes de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa tête, et se rendit à pied au château où, la veille, il avait fait annoncer son arrivée. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui disant qu'il était si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se résoudre à le regarder.

L'insuccès de cette ridicule démarche ne découragea point le roi; il s'était piqué au jeu, et bientôt Gabrielle cessa de l'accabler de ses rigueurs. Il appela alors près de lui, à Mantes, le marquis d'Estrées sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le marquis avait été invité à amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait donné à Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, «ce qui, dit gravement Dreux du Radier, sauvait toutes les apparences.»

Cependant la présence d'un «bonhomme» de père ne laissait pas que d'être fort gênante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frère, le marquis de Coeuvres, esprit fin et délié, un des plus habiles intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expédient que de marier sa maîtresse. On trouva tout exprès pour l'émanciper un bon gentilhomme de Picardie, Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien tout d'abord, «le mariage lui semblait dur à avaler;» mais on le convainquit à force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.