Il avait été convenu que le jour de la noce, à l'heure où les époux ont l'habitude de réclamer leurs droits, le roi paraîtrait, «adsum qui feci,» et arracherait Gabrielle à M. de Liancourt.

Le roi manqua de parole; «il était si Gascon qu'il ne pouvait même se la tenir à lui-même.» Mais, en époux bien appris, M. de Liancourt ne demanda rien, et, dès le lendemain, accompagné de sa femme, il rejoignit le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus tard il mit non moins de bonne volonté à rompre le mariage, en se laissant déclarer dans le seul cas qui pût alors faire prononcer un divorce.

En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi eût été immense sans quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticité de sa paternité. En effet, lorsque Alibour, son médecin, lui avait appris cette heureuse nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons pour cela, dit une chronique ridiculement mensongère.

—Vous rêvez, bonhomme, aurait dit le roi.

Cette jolie petite calomnie semble avoir été arrangée tout exprès pour accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrivée à quelque temps de là.

Elle n'avait point cependant renoncé entièrement à Bellegarde, et peu s'en fallut qu'un beau jour, ou plutôt une belle nuit, le roi ne les surprît. Une entreprise qu'il avait formée l'ayant obligé de s'éloigner de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait, il revint aussitôt et pensa trouver ce qu'il ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son côté, était resté auprès de madame Gabrielle.

«Au retour imprévu du roi, ils étaient ensemble. Tout ce que put faire une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet où elle couchait près du lit de sa maîtresse. Cela s'était fait sans que le roi s'en aperçût, et tout était tranquille lorsqu'il s'avisa de demander des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela la Rousse (c'était le nom de cette confidente); on avait pris des mesures pour qu'elle ne s'y trouvât point. Soit que cette absence donnât du soupçon au roi, ou qu'il ne pensât qu'à se satisfaire sur les confitures, il dit qu'il n'y avait qu'à forcer la serrure. Sa maîtresse s'y opposa et prétexta un grand mal de tête. Le roi, auquel cette résistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstiné à faire ouvrir le cabinet, et donna même quelques coups de pied dans la porte pour l'enfoncer.

«Bellegarde était perdu s'il n'eût pris le parti de sauter par une fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point, quoiqu'elle fût assez haute. La Rousse, qui était aux aguets, parut aussitôt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les confitures qu'il demandait.»

Cette même Rousse fut plus tard embastillée avec son mari. Chassée par Gabrielle, elle était devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se répandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de Bellegarde pourrait fort bien avoir été mise en circulation par elle.

Si toutefois cette aventure est véritable, elle ne fit aucun tort à Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientôt son influence fut immense.