Il ne faut point s'étonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle: dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se faire apprécier par ce prince, «qui avant tout, dans ses maîtresses, nous dit Sully, cherchait une amie dévouée et une confidente sûre.» L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commencé sa beauté.
Cette beauté était si remarquable que ce nom de belle lui avait été donné comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.
C'était une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux légèrement ondés semblaient d'or fin; son nez était droit et délicat; sa bouche, petite, pourprine et souriante, faisait songer à une grenade pleine de perles; son teint était d'une blancheur et d'une transparence admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.
Quant à son esprit, il était des plus fins et des plus déliés. Souvent Henri IV eut recours à elle, lorsqu'elle jouait à la cour le rôle de souveraine. «Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux démêlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports qu'on lui faisait de ses serviteurs, et lui découvrait les blessures de son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur, en sorte que cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire à un sexe impérieux, soutenait chacun et n'opprimait personne.»
Voilà le grand et véritable titre de Gabrielle à notre intérêt, j'allais presque dire à notre estime. L'ambition qu'on lui a reprochée plus tard fut presque une nécessité politique. Lorsqu'il fut question de la placer sur le trône, c'est qu'elle était l'âme d'un parti, du parti huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se trouvait débarrassé de la crainte de quelque alliance qui lui eût été opposée.
L'entrée de Henri IV à Paris est le commencement des triomphes de la belle Gabrielle. Aux côtés du roi, elle tenait la tête du cortége, à demi-couchée dans une litière «où l'or superbement se relevait en bosse.» C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil, s'arrêtaient les yeux de Henri IV.
Les rues de l'ancien Paris étaient trop étroites pour la foule qui se pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Gérard donne une idée assez juste de cette grande scène historique.
Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'émeutes, mal remise des souffrances et des perplexités d'un siége désastreux, acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entrée dans une capitale reconquise. Gabrielle était femme, ce jour-là elle dut aimer Henri IV.
Mais n'était-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant arrêtant son cheval, il venait caracoler près de la riche litière découverte où elle trônait en souveraine.
«Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir tout ce monde crier si allégrement Vive le roi! Il avait presque toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et damoiselles qui étaient aux fenêtres.»