Nous avons les plus grands détails sur cette triomphale entrée; c'est toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait dû jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout entendre. Il a compté les clous de la selle royale et mesuré la longueur des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle, il nous la décrit avec complaisance.
«Elle avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc,» plus constellée de pierreries et de perles «que d'étoiles le manteau de la nuit.» Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures, inquiètent singulièrement les gens du tiers. Ils mettent en contraste les misères présentes et le luxe de la cour où Gabrielle donne le ton.
«Aujourd'hui quinze février, le roi est venu à Paris avec sa Gabrielle; elle avait un capot et une devantière pour porter à cheval, de satin couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis en bâtons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doublé de satin vert gaufré, et ladite devantière doublée de taffetas couleur de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni d'argent. Le tout valant au moins deux cents écus.»
Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement à sa beauté; on la voit toujours ainsi vêtue aux côtés de Henri IV, habillé toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile l'inventaire des coffres de Gabrielle. «Le cinq mars elle assistait au bal magnifiquement parée; elle avait douze brillants dans les cheveux. Le huit octobre, elle avait un manteau doublé de satin d'une richesse incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents écus.»
Dix-neuf cents écus! Payés comptant! Voilà l'impopularité.
Moins de trois mois après son entrée à Paris, Gabrielle mit au monde un fils qu'elle appela César, comme pour exalter cet amour de la gloire qui, par bouffées, montait au cerveau du roi.
L'arrivée du poupon combla de joie le Béarnais; la naissance de cet enfant lui semblait un événement aussi heureux que la prise de possession de sa capitale; et comme il fallait un titre à la mère de Monsieur, duc de Vendôme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune de mademoiselle d'Estrées grandissait; «le roi commanda qu'on lui rendît désormais plus de respects.» Ici commence le rôle politique de Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous ne ferons qu'effleurer.
Tout d'abord elle protége Sully et le fait entrer aux finances. C'est donc à Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la réputation eut des fortunes si diverses, et qui est une des créations de Mézeray, dut de pouvoir servir si utilement son maître.
Sully, dans ses Œconomies, s'occupe beaucoup de la maîtresse du roi; il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit tout. De là le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure de voyage, que l'on trouve dans les Œconomies, nous en donne la preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre le roi. Sully était à cheval près de la litière. Celle-ci vint à verser tout à coup. On entendit un grand cri, auquel succéda le plus profond silence. Sully croit à un malheur, et tout aussitôt il pense à la douleur du roi.
—Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il s'empêcher de se dire.