C'est qu'un événement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert.

Une huitaine de jours après lui avoir confié ce qu'il nommait la «raison d'État» de la maison de Champdoce, son père le retint après le dîner, qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et où mangeaient à la même table que les maîtres les quarante serviteurs du château. On était alors à la fin d'août, et tous les gens étaient employés au battage de la récolte.

—Il est inutile, mon fils, commença le vieux gentilhomme, de vous déranger pour rejoindre les ouvriers.

—C'est que, mon père...

—Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l'autre soir a dû vous avertir que notre position était sur de point de changer. A dater d'aujourd'hui, vous ne travaillerez plus comme vous l'avez fait jusqu'ici. Je vous destine une tâche moins pénible, peut-être, mais plus difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma direction.

On eût dit, à l'air de Norbert, qu'il ne pouvait croire que son père parlât sérieusement.

—Vous n'êtes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant vous

habituer à l'exercice de l'indépendance, afin qu'à ma mort vous ne soyez pas enivré de votre liberté.