Lorsqu’on traitait une affaire avec lui, s’il disait: «C’est convenu,» on pouvait dormir tranquille, aussi tranquille qu’après un contrat rédigé par deux notaires.

A plusieurs reprises il s’engagea ainsi dans des opérations désavantageuses, sans être autrement lié que par une promesse verbale; il pouvait se retirer, il ne le voulut pas, et subit les pertes sans se plaindre. S’il avait été pauvre, gêné, peut-être l’aurait-on trouvé un peu simple; il était riche, on l’admira.

En ces sortes d’occasions, il mettait à s’exécuter un certain héroïsme, jamais il n’eût accepté la remise d’un centime. Aussi, sur les places de New-York, de Londres et de Paris, on disait:

—Parole de Blandureau vaut de l’or.

Ce proverbe commercial caressa délicieusement l’amour-propre du négociant et exalta son orgueil. C’était son bonheur, sa gloire. On voit sur les panneaux de superbes carrosses, autour de vieilles armoiries, des devises qui ne valent pas celle-là.

—La Banque, disait souvent M. Blandureau en se rengorgeant, la Banque de France, qui exige trois signatures sur les effets qu’elle escompte, n’hésiterait pas à faire des avances sur ma simple parole.

C’était peut-être aller un peu loin. Mais il faut respecter des défauts qui produisent de telles qualités. Tant de gens n’auront jamais les qualités de leurs défauts!

Vanité oblige. M. Blandureau le comprit, et, sur la fin de sa carrière commerciale, il aurait sans balancé sacrifié sa fortune et suspendu ses paiements un jour d’échéance, plutôt que de «laisser sa parole en souffrance,» suivant sa pittoresque expression.

Aujourd’hui qu’il est retiré des affaires, il applique ses principes à la vie privée; ils sont la règle de sa conduite, le guide de ses actions les plus indifférentes, enfin sa probité commerciale a dégénéré en monomanie.

Ne vous avisez pas de manquer à un rendez-vous que vous lui aurez donné, vous baisseriez singulièrement dans son estime, il vous accuserait de n’avoir ni honneur ni délicatesse.