Et comme la jeune fille faisait une moue assez significative:
—Écoute, continua l’ancien négociant, il ne faut pas trop s’affliger. Qu’ai-je promis à M. Malestrat? de lui accorder ta main. Donc tu l’épouseras. Mais je ne lui ai pas garanti que tu l’aimerais, fort heureusement. Ainsi, lorsque tu seras mariée, si tu ne reviens pas sur son compte, eh bien! tu plaideras en séparation, ou même vous vous quitterez à l’amiable, s’il veut y consentir.
Cette façon assez neuve d’envisager un mariage fit sourire mademoiselle Aurélie, et elle n’insista pas davantage. Elle savait que tout ce qu’elle pourrait dire à son père serait parfaitement inutile, elle était à l’avance résignée à épouser Hector. Au fond, elle en éprouvait un assez médiocre chagrin, personne, jusqu’ici, n’ayant réussi à toucher son cœur.—«Autant celui-là qu’un autre,» pensait-elle. Et déjà elle arrêtait dans son esprit un plan fort habile, qui, dès le lendemain du mariage, devait lui assurer à tout jamais une incontestable suprématie dans le ménage.
On ne demanda pas l’opinion de madame Blandureau, parce qu’ordinairement cette excellente dame n’a jamais d’opinion. Elle en avait une, pourtant, en cette circonstance: elle avait trouvé son gendre le plus aimable et le plus séduisant des fiancés.—«Excellent jeune homme, pensait-elle, tu n’auras pas, Dieu merci! le temps d’étudier le caractère de ma fille; tu l’épouseras dans la quinzaine, et ainsi tu auras assuré la tranquillité de mes vieux jours. Sois béni mille fois!»
Telle était la situation morale de la famille Blandureau, lorsque, le lendemain de son arrivée, Hector s’avisa de présenter à Ville-d’Avray son nouvel ami M. James Wellesley.
C’étaient les débuts du jeune baronnet dans cette société française qui, aujourd’hui encore, passe, à Londres comme dans presque toutes les capitales de l’Europe, pour la plus spirituelle, la plus moqueuse, la plus impitoyable qu’il soit au monde. Ce qui prouve bien que renommée vaut mieux que ceinture dorée, et qu’on peut vivre très longtemps sur une réputation bien établie.
Sir James avait passé une partie de la journée à se préparer à cette présentation solennelle et décisive. Comme avant tout et surtout il redoute le ridicule, il avait exagéré tous ses ridicules. Il était plus froid, plus grave, plus empesé que jamais; si raide, qu’il pouvait à peine faire un mouvement. Il marchait tout d’une pièce, et, s’il s’inclinait, son corps formait un angle droit et aigu comme un couteau qu’on referme.
Sa physionomie exprimait bien ce dédain profond du monde entier, qui est une des prérogatives du citoyen de la Grande-Bretagne. Enfin, quoique fort troublé au fond de comparaître au tribunal des dames françaises, il avait cette imperturbable assurance, cette confiance en soi, d’un homme sachant sa valeur, et sûr que si on s’avisait d’arracher un cheveu de sa tête, lord Palmerston n’hésiterait pas à armer une centaine de vaisseaux et à dépenser un million de livres pour obtenir réparation et faire restituer le cheveu.
Lorsqu’il avait offert ses services au jeune Anglais, pour l’introduire dans le monde parisien, Hector n’avait eu qu’un but: poser les premiers jalons d’une amitié qui, dans sa pensée, devait être funeste à un rival détesté. Certes, il ne le croyait pas appelé au moindre succès.
Combien il se trompait!