—Je vous jure qu’il l’ignorait.
—Alors, je n’y suis plus du tout.
—C’est cependant bien simple. Dans les mariages que fait Saint Roch, il arrive presque toujours que l’une des deux parties ignore son entremise. Vous imaginez-vous donc qu’il connaît tous les gens qu’il marie? Pas le moins du monde. Il a des agents, des coopérateurs, qui travaillent pour lui, qui lui donnent les renseignements et qui...
—... Partagent les honoraires; à merveille! Ainsi vous, chevalier, vous êtes un de ces coopérateurs, je trouve le mot très-joli.
M. de Jeuflas, sous le regard sardonique de Pascal, ne put s’empêcher de rougir. Un instant il resta muet, embarrassé. Enfin, reprenant tout à coup courage:
—Eh bien! oui, répondit-il, je suis un des agents de Saint-Roch. Il faut vivre, n’est-ce pas, et je vois de pires métiers. La honte, si honte il y a, je la partage avec plus d’un homme bien posé et largement décoré, avec nombre de vieilles femmes très estimées, très honorées et très dévotes. Ah! je connais à Saint-Roch plus d’un agent qu’on ne soupçonne guère, et dont personne n’aurait l’idée de se défier... Mais après tout, où est le mal quand on agit loyalement?
—Oh! loyalement! fit Pascal...
—Oui, monsieur. Ainsi, je puis très bien vous expliquer le mécanisme de Saint-Roch. Il a des agents, moi, par exemple. Je dresse la liste de toutes les demoiselles à marier que je connais parmi mes relations, dont les parents sont mes amis. Je prends des renseignements sur la fortune, sur la moralité, etc. J’agis de même pour les jeunes gens, et je porte le tout à Saint-Roch. Ses autres coopérateurs agissent de même. Il recopie nos listes, et peut ensuite offrir les jeunes gens ou les demoiselles qu’on lui indique, et cela à leur insu. C’est ce qui est arrivé pour mademoiselle Gerbeau. Quelquefois même les mariages se concluent sans qu’on se soit adressé à Saint-Roch directement, et c’est en cela que consiste son habileté; tout se fait par ses agents, qu’il met en rapport.
Pascal gardait toujours son air triste; au fond, il était ravi. Volontiers il aurait embrassé le coopérateur matrimonial, car il ne doutait pas de sa véracité: on n’imite pas l’air et le ton qu’avait l’affligé chevalier. Le jeune homme renaissait à l’espérance.—«Ainsi donc, se disait-il, Antoinette n’est pas perdue pour moi.»
—Maintenant, demanda-t-il au chevalier, comment M. Gerbeau a-t-il été informé?...