Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient demeurés à Paris jusqu'en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d'engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,—si bien qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.

La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore; elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne:—on eût dit l'une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une grande mobilité d'expression—et sa redingote dansait sur son dos.

Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j'emmenai M. Lavallée visiter les étables où s'imposaient de menues réparations. Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu'elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.

—Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils deviennent rares;—au château, nous n'en avons plus un seul… Ce sont pourtant les fruits que je préfère… Mais pourquoi donc avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu'à présent?

Alors ma femme, avec un sourire contraint:

—Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous les offrir!

—Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.

Et la pauvre de crier:

—Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et le petit panier; vous cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame.