—Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir…

Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira du cordial sourire habituel pendant qu'il étalait mes pièces d'or et palpait mes billets. J'étais content qu'il se montrât d'aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu…


Au 1er mars de l'année suivante, c'est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s'arrêta pour nous causer:

—Vous ne savez pas la nouvelle?

—Et quoi donc?

—Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure et n'a pas reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant qu'il ne reviendrait plus—il est passé en Suisse! On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!

Sur le char où j'empilais toutes longues les branches des arbres élagués, une sorte d'éblouissement me fit chanceler. Le Jean s'en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.

A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre. Je m'abstins d'aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu'il s'agissait d'argent placé en dehors de ses offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,—un homme de bon conseil, bien connu des gens de la campagne—et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m'être utile.

—Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n'aurez qu'à donner vos pièces au syndic.