Alors, la Rosalie:

—Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»

—Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on devrait mépriser leurs appréciations… Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche moins les mots, qu'on ne dise plus, par exemple, ol, pour il—nout', pour notre—soué, pour lui—bounne, pour bonne—ch'tit, pour chétif ou mauvais, et ainsi de suite.

Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre quasi entièrement son parler d'autrefois.

Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes de son pays, de son milieu; l'essayer est même s'exposer à de gros ennuis.

XLII

Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l'âge, moi tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages—et Moulin fut obligé de partir. L'intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante. Roubaud promit de l'employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.

Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison, venait souvent passer l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et rapportait une bouteille de lait,—quelquefois même un panier garni de fromages, de fruits, de galette.

Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres, qu'elle allait partir à son tour si l'on continuait ainsi.

—Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement.