Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.

—Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts!

Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Nos enfants, gagés, n'avaient nulle part de maîtrise. Nous leur reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; ils collaboraient à une œuvre qu'ils continueraient pour leur compte plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible.

Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les libéralités faites à sa sœur—peu à l'aise, chétive et découragée. Mais l'aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.

Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine—ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans difficultés.


Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.

XLIII

Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à cœur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route. Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines.

Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais perdue.