Supposons donc que ce cas arrive, et voyons quels sont les moyens de salut à y opposer: ils reposent sur un seul principe dont vous ne devez, dans aucun cas, comme sous aucun prétexte vous écarter; ce grand principe, le voilà!
Vous devrez toujours vous fournir de préférence chez les pourvoyeurs riches. 1º Parce qu'ils ont tout de première qualité. 2º Parce que vous devez mettre en pratique le principe tant de fois répété, que ces individus ayant trop, et vous pas assez, c'est un véritable service à leur rendre, et à vous aussi, que de chercher à rétablir l'équilibre, et personne plus que vous ne doit y être intéressé. 3º Parce que le vide que vous opèrerez dans leurs magasins, restera presqu'inaperçu; et quand même ce vide sera bientôt comblé par la clientelle payante, que votre consommation saura y amener.
En conséquence, vous ferez choix d'un propriétaire chez lequel tout puisse abonder et qui n'attende pas après vos cent écus de loyer pour pouvoir aller payer ses impositions. Il est à la connaissance de tous les locataires qu'il existe des propriétaires riches dans tous les quartiers de Paris, ainsi donc cela vous sera très-facile.
Vous déjeûnerez au Palais-Royal, et dînerez sur le boulevard des Italiens. Vous allez croire peut-être qu'il faut payer dans ces maisons-là; point du tout, leur prospérité ne se fonde que sur les couverts ou plutôt sur les convives qui ne payent pas, parce qu'ils savent choisir leurs mets, parce qu'ils savent allécher ceux qui ne savent pas se commander un dîner, mais qui savent le payer, parce qu'enfin ils consomment beaucoup plus que les autres. Chez les restaurateurs à 21 ou 32 s. on ne fait pas de crédit parce que tout le monde paye; mais dans les grands établissemens dont je vous parle, on a senti tout ce qu'un consommateur qui peut ne pas payer un dîner de 20 fr. qui en rapporte trente de 10 fr. qui sont payés, vaut à son producteur.
Je connais de grands restaurateurs qui vous payeraient volontiers pour que vous vous tinssiez à leur table toute la journée, appelant les garçons (toujours par leurs noms de baptême pour se donner un air d'habitué), demandant du champagne, faisant mousser leur vin et leur réputation. Votre figure opère, sur l'appétit paresseux ou économique des passans, l'effet d'une glace avant le dîner, et ils sont saisis d'une faim engloutissante.
Quant à vous, après avoir pris tout ce qu'il est possible de prendre, vous vous levez, et portant négligemment votre main au bouton doré de votre habit, comme pour chercher votre bourse dans la poche de votre gilet, vous en tirez un cure-dents; aussitôt le maître de la maison vous fait un signe de tête respectueux et reconnaissant tout à la fois, pour vous épargner un soin qu'il considérerait comme un affront; vous adressez en passant un petit salut et un coup-d'œil à la dame du comptoir, et la grâce de ceux qu'elle vous rend, indique assez qu'elle se croit encore trop payée par l'excellent appétit dont vous avez donné un exemple, aussi bien soutenu qu'imité.
Plaisanterie à part, il est de fait que les premiers restaurateurs de la capitale comptent par jour une demi douzaine de consommateurs de cette force sur les principes.
Vous ne vous habillerez pas autre part que chez Bardes, parce que ce gaillard-là, qui habillerait toute l'armée française, en vingt-quatre heures, sur la parole de M. le ministre de la guerre, peut bien vous faire un habit, deux pantalons, quatre gilets, sans que vous lui donniez la vôtre que vous le payerez aussitôt leur confection. Notez que, si par hasard il va chez vous, ce ne sera que pour vous demander si vous voulez qu'il vous fasse une polonaise ou un manteau, au même prix.
Vous vous chausserez chez Sakoski. Il chausse tous les fashionables et M. le ministre des finances; jugez s'il hésitera à vous prendre mesure et à vous ouvrir un compte courant sur son grand-livre.
Quant à votre linge, vous vous fournirez chez la lingère de la Cour; mieux que personne elle connaît les avantages du crédit, et lorsqu'on en fait, un de plus ou un de moins n'occasionne que peu de frais de différence; quand même vous vous perdrez facilement dans la foule des consommateurs de ce genre.