AVIS AU LECTEUR
Le cheïkh des Halha, fraction maraboutique des Aoulâd-Daoud, était, au mois de septembre 1876, un petit vieillard robuste qui possédait quelque bien dans la plaine de Medîna du Chellia, et près du village d’El-Hammâm. Il n’avait guère de relations avec l’autorité supérieure, et se contentait de battre son blé quand il était mûr. Si un serviteur du qaïd ou un cavalier du bureau lui apportait un ordre, il réunissait ses enfants sur l’aire, et, quand il avait pris leur avis, il consultait sa femme, Announa. Je la revois debout devant le cheïkh assis, grande et mince quoique âgée de près de cinquante ans, vêtue de bleu, la tête entourée d’un foulard rouge, et parée de grandes boucles d’oreille d’argent. Nous tombâmes malades de la fièvre, le cheïkh et moi ; ma tente fut dressée à côté de la sienne, et ses fils allaient de l’une à l’autre comme si j’eusse été un des leurs. Quand je pus me lever, la petite famille m’installa sous de beaux arbres au bord d’un ravin voisin ; les jeunes gens portaient ma table et ma chaise et me tenaient compagnie. Quelques passants s’approchaient timidement, s’asseyaient, regardaient, puis revenaient le lendemain : ces nouveaux amis m’apportaient des grenades ou des figues.
C’est là, au cœur même de cet Aourâs tant redouté, que j’ai recueilli les renseignements qui suivent. Je les ai laissés dans leur forme première, tels que je les ai soumis à M. le Gouverneur général civil, au commencement de juin 1879, suivant le précepte de Montaigne : « Je voudrais que chascun escrivit ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait. » Quant au fond, si j’ai été sobre de détails comme il convenait dans un rapport sommaire, je puis me porter garant d’une exactitude absolue sur tous les points. Du moins, cette étude m’est personnelle, et je n’ai eu recours à aucun document officiel.
Ne me demandez pas, ami lecteur, que j’exprime ici d’autre sentiment que celui de la reconnaissance envers les indigènes qui m’ont soigné, et instruit de leur histoire sans arrière-pensée. J’en sais plus d’un qui, bien traité par eux, les a calomniés ensuite, pour vous faire sa cour ; mais un jour viendra où vous repousserez loin de vous ces artisans de mensonge. J’ai vécu pendant deux ans sous la tente dans l’Aourâs, j’ai passé trois mois dans l’Ouâd-Mezâb, je connais toute la Kabylie. Dans les coins les plus sauvages, même à la veille ou au lendemain d’une révolte, chez les Telèt et chez les Bou-Azîd, j’ai reçu l’hospitalité.
Ne me demandez pas non plus des allusions aux officiers de bureaux arabes. Je m’honore de leur amitié. Quand on vous dira la vérité, et pour cela il faudra quelque courage, on vous rappellera d’abord la confusion effroyable de la société africaine au lendemain de notre conquête, et notre ignorance complète non-seulement de la configuration du sol, des populations, des langues, mais même de la religion mahométane encore si mal connue, alors qu’il fallait imposer rapidement une pacification générale, base solide de l’édifice actuel, avec des ressources si faibles, qu’une prodigieuse activité peut seule expliquer les résultats obtenus. De même qu’un architecte au service d’un propriétaire pressé de temps et d’argent se sert des matériaux anciens d’une maison ruinée pour en bâtir bientôt une nouvelle, force fut alors au gouvernement de se contenter tantôt de serviteurs indigènes qu’il ne pouvait remplacer, tantôt même d’institutions vicieuses qu’il ne pouvait refondre. Quelques fautes furent commises, et je les signale dans la mesure de mes connaissances ; mais en politique comme en morale il ne faut jeter la première pierre qu’avec réserve. D’ailleurs, au début de l’ère nouvelle qui s’ouvre devant nous, quand la plus grande partie des populations indigènes va être reconnue digne de participer directement à notre civilisation, n’est-il pas convenable d’apprécier avec justice la période antérieure, et de suivre en cela l’exemple du personnage éminent auquel la France a confié cette évolution sans exemple sur laquelle le monde musulman tout entier, depuis l’Égypte jusqu’au Maroc, a les yeux fixés ?
Je sens en ce moment tout ce que je dois à mes chères études historiques. Ce sont elles qui m’ont élevé au-dessus des débats mesquins, jusqu’aux lois qui les expliquent, développant en moi, au lieu de la jalousie et de la haine, l’admiration et la pitié qui grandissent sans cesse avec l’intelligence : admiration de tous les dévouements à notre belle patrie qui ne nous distingue ni par le costume ni par le rang, mais par les œuvres ; pitié pour toutes les misères, surtout pour celles qui sont la conséquence irrésistible des transformations politiques. Peut-être le vieux cheïkh d’El-Hammâm a vu sa masure renversée, sa tente déchirée par nos spahis, ses moutons vendus, son silo pillé, ses fils blessés ou tués. Que ceux qui ne peuvent comprendre que je le plaigne autant qu’un de mes compatriotes passent leur chemin.
Émile MASQUERAY.
Alger, le 28 septembre 1879.