NOTE
CONCERNANT LES
AOULAD-DAOUD
DU
MONT AURÈS (Aourâs)
Les Aoulâd-Daoud, ou Touaba[1], Berbers Chaouïa, occupent premièrement la vallée supérieure de l’Ouâd-el-Abiod, depuis la gorge de Tranimine (les roseaux) jusqu’à l’origine de cette vallée au pied du Djebel Ich-m-Oul[2] (corne du cœur), secondement, les ondulations qui séparent le Nord de cette vallée des plaines de Medîna du Chellia (bouclier)[3] et de Tahammamt (la chaude), et ces plaines presqu’en totalité. Dans cette dernière région, qui leur est encore disputée par les Beni-Bou-Slîmân, les Ou-Djâna, les Aoulâd-’Abdi et les Aoulâd-Zeiân, ils n’ont bâti que des maisons isolées, si l’on excepte la misérable agglomération de Tôb (sorte de briques séchées au soleil), au Sud de la plaine de Tahammamt, tandis qu’ils ont construit des villages considérables dans la première.
La vallée de l’Ouâd-el-Abiod (rivière blanche), depuis la gorge de Tranimine jusqu’au Djebel Ich-m-Oul est, avec la vallée de l’Ouâd-Abdi, à laquelle elle ressemble, un des caractères les plus saillants de la région aurasique. Le fond en est étroit, et l’Ouâd-el-Abiod n’est qu’un torrent fiévreux. La rive gauche de l’Ouâd est accompagnée par une montagne à crête droite et à pente raide, boisée, inhabitée, nommée Djebel-Seran (montagne du pâturage), et cette montagne sert de limite aux Aoulâd-Daoud et aux Beni-Bou-Slîmân. La rive droite est aussi bien montueuse, mais présente un autre caractère. Le terrain en a été découpé par les eaux en mamelons inégaux qui s’élèvent les uns au-dessus des autres sur une profondeur de près de quatre kilomètres. La crête qui les domine présente des cols plus ou moins faciles qui mettent les Aoulâd-Daoud en communication avec les Aoulâd-’Abdi.
Du côté du Sud, la vallée de l’Ouâd-el-Abiod est fermée par la gorge, ou mieux, l’étranglement (Tarhît) de Tranimine : les mulets indigènes eux-mêmes, non ferrés et peu chargés, ont peine à s’y frayer passage à travers les blocs polis charriés par la rivière et le long d’un chemin suspendu qui suit la muraille de la rive droite. Elle est peu abordable par l’Est, du côté des Beni-Bou-Slîmân, car la descente du Djebel-Seran est abrupte. Elle semble plus facile au Nord et au Nord-Est, vers ses origines ; mais c’est tout au plus si des cavaliers à la file peuvent se faire jour à travers les ravins encombrés de pins et de génevriers qui la séparent de la plaine de Medîna. Reste l’Ouest et le Nord-Ouest. Je répète à dessein que de ce côté la montagne, profondément découpée par les eaux et déboisée, offre des passages de valeur inégale dans la direction de l’Ouâd-’Abdi et de l’Ouâd-Taga (rivière des génevriers). L’un, très-difficile, impraticable, met en communication Tranimine avec Tarhît-Sidi-Bel-Kheir, célèbre par sa mine de mercure ; l’autre, fort usité, conduit d’Arrîs ou de Guelaât-el-Bîda à Bali ; un autre, enfin, d’El-Adjaj au Bordj, aujourd’hui incendié, du qaïd Mohammed ben Abbâs, dans l’Ouâd-Taga supérieur.
Il est constant, chez les indigènes, que cette vallée était occupée, dans des temps assez reculés, par les Ou-Djâna, Berbers Zenata[4], comme leur nom l’indique, présentement réduits au Chellia. On peut voir encore, près d’El-Hammâm (le bain), une très-curieuse enceinte de pierres brutes nommée « la mosquée des Ou-Djana », dans laquelle ils faisaient, dit-on, des sacrifices. A la même époque, des Haouara, des Aou-Adça, des Aoulâd-’Azziz, expulsés aujourd’hui de l’Aourâs, occupaient l’Ouâd-’Abdi. Un jour vint où un mélange de Berbers et de colons romains fort altérés, se disant tous issus d’un certain Maïou, se mirent en mouvement, partant du Djebel-Azreg, et s’établirent en masse dans le défilé de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir : ils y restèrent quelque temps agglomérés, puis les uns envahirent la vallée de l’Ouâd-’Abdi actuel, les autres la vallée de l’Ouâd-el-Abiod.
Ces derniers sont nos Aoulâd-Daoud.
Rien n’empêche d’admettre que les groupes en lesquels ils se décomposent aujourd’hui fussent constitués dès lors ; mais les noms de deux de leurs villages nous prouvent qu’ils s’associèrent des Mezâta et des Rasîra, sans doute établis dans l’Ouâd, à côté des Ou-Djâna. Leur groupe le plus puissant, ou du moins celui qui exerçait chez ces immigrants la plus grande influence religieuse, se nommait et se nomme encore les Halha ; viennent ensuite les Aoulâd-Ouzza, les Aoulâd-’Aïcha, les Aoulâd-Takheribt, les Aoulâd-Adâdda, les Aoulâd-Zahfa.
Ils remontèrent lentement la rivière en refoulant les Ou-Djâna, et bâtirent successivement de gros villages sur les mamelons de la rive gauche. Les premiers de ces villages furent Taarrout-Tazougguart (la colline « l’épaule rouge ») et El-Hamra (la rouge), à l’issue du fameux défilé de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir (gorge de Sidi-Bel-Kheir), puis Harara (sorte de plante), Mzara (la visitation), Bel-Jehoud (le village des Juifs), El-Lehaf (le voile), Taakchount (les gourbis), El-Hâm (la fièvre), non loin de la rivière, dans sa partie inférieure, Tabentout (la femme) et Tranimine (les roseaux), dans le lit même de l’Ouâd ; puis Tarhît-n-Zidân (gorge de Zidân), Taarrout-Tirasern (colline des Rasira), Mzata (village des Mezâta), Bou-Cedda, Thaquelèt-Tamellalt (village ou forteresse blanche), Radjou (l’attente), enfin Inerkeb (la montée), Sanef, Arrîs (les terres blanches). Il est certain, pour quiconque a vu la suite de ces villages de ses yeux, que l’intention première des Aoulâd-Daoud ne fut pas de remonter le cours de l’Ouâd-el-Abiod jusqu’à ses sources, au pied du Djebel Ich-m-Oul et du Chellia, mais qu’ils tendirent bien plutôt du côté de l’Ouâd-’Abdi supérieur, vers la passe de Bali, et par conséquent vers les bonnes terres du Mehmel, de l’Ouâd-Taga et du Bour des Aoulâd-Zeïân. Les cartes publiées jusqu’ici peuvent induire en erreur sur cette question, dont l’importance est capitale, comme je le montrerai plus loin. Elles nous présentent les villages des Aoulâd-Daoud comme bâtis tous sur le bord de l’Ouâd, le long d’un petit chemin que j’ai suivi ; or, rien n’est moins exact. Sans doute, Tranimine et Tabentôt sont dans le lit même de l’Ouâd ; mais les villages qui les continuent dans la direction du Nord s’en écartent de plus en plus, de sorte que les derniers de ceux que je viens de nommer, par exemple Thaquelèt-Tamellalt, Inerkeb, Arrîs, en sont distants de plusieurs kilomètres. La ligne qu’ils composent forme avec le cours de l’Ouâd un angle de 25°, dont le sommet serait la gorge de Tranimine.