Une des causes secondaires de cette disposition est la conservation relative des travaux d’irrigation exécutés par les Romains dans ce pays. Au premier tiers de la forte ondulation très-découpée qui forme la rive droite de l’Ouâd-el-Abiod, les Romains avaient tracé un long canal qui recueillait les eaux de toutes les sources, et se dirigeait précisément depuis la base du piton qui porte le village d’Arrîs jusqu’à la gorge de Tranimine. Ils avaient même fait exécuter des travaux dans cette gorge, par un détachement de la sixième légion, au milieu du second siècle de l’ère chrétienne, sous le principat d’Antonin le Pieux. Les Aoulâd-Daoud ont trouvé utile d’élever leurs villages au-dessus de la « saguia » romaine. Ajoutons que les mamelons, d’autant plus nets et plus élevés qu’ils sont plus loin de la rivière, leur offraient des positions défensives naturellement très-fortes qu’ils n’avaient garde de négliger.
Quoi qu’il en soit, ils durent espérer d’abord de franchir sans peine la passe de Bali, parce que l’autre versant en était alors occupé par une population faible, les Aoulâd-’Azzouz ; mais, dans le même temps, les Aoulâd-’Abdi, leurs frères, dont ils s’étaient séparés à Tarhît-Sidi-Bel-Kheir, s’avançaient dans l’Ouâd-’Abdi, comme eux-mêmes dans l’Ouâd-el-Abiod, et les prévenaient en s’incorporant ces mêmes Aoulâd-’Azzouz : ce furent donc les Aoulâd-’Abdi que les Aoulâd-Daoud rencontrèrent. Ils leur livrèrent de nombreux combats, mais sans les vaincre, et force leur fut de se contenter de l’Ouâd-el-Abiod. Ils reprirent leur marche vers le Nord-Est et leurs combats avec les Ou-Djâna. De là leurs villages de Bacha, Mesref, El-Adjaj, enfin, El-Hammâm, petite agglomération sans Guelaa centrale, bâtie, non sur un piton comme les autres, mais sur une pente douce, car le terrain n’est pas découpé en gros mamelons près de la naissance de l’Ouâd.
Leur expansion au delà est récente, et ils en gardent un souvenir vivace. C’est encore aux dépens des Ou-Djâna qu’ils envahirent la plaine de Medîna du Chellia, puis les ondulations qui la séparent de la plaine de Tahammamt, et la majeure partie de cette plaine elle-même, en arrière de laquelle ils bâtirent, dans une gorge, leur mauvais village de Tob. Toute cette région était, avant notre domination, un Belad-Baroud, une sorte de marche, dans laquelle la vie était fort incertaine. Aussi n’y ont-ils encore construit que des habitations isolées, si l’on excepte Tob, et ces habitations ne sont que des abris temporaires dans lesquels ils ne déposent rien.
Ce sont leurs villages de l’Ouâd-el-Abiod qui sollicitent surtout notre attention. Ces villages sont de forme conique, composés de maisons grisâtres qui s’appuient les unes sur les autres, autour d’une forteresse bâtie à la pointe du cône. On appelle la forteresse Guelaa ou Thaquelèt (château) ; elle joue surtout le rôle de magasin communal. De telles constructions offrent une grande analogie avec les petites villes mozabites. On peut se rappeler qu’au moyen âge les habitants de l’Aourâs étaient Noukkar, c’est-à-dire à peu près Ibâdites (puritains musulmans), comme les Beni-Mezâb ; chacun de leurs villages était régi par une communauté religieuse de ’Azzâba, chargés du culte et de l’administration, et ces ’Azzâba habitaient toujours un quartier élevé dans lequel étaient réunis la mosquée et les greniers publics. Les anciennes mosquées supérieures des villages sont devenues de simples « dépôts ». A proprement parler, les maisons qui entourent une guelaa ne sont elles-mêmes que des magasins individuels : les propriétaires les habitent à peine quelques mois de l’année, et c’est en cela que les villages de Chaouïa diffèrent de ceux des Kabyles.
L’Aourâs, considéré d’ensemble, est une région trop pauvre pour admettre la vie absolument sédentaire : brûlé sur une de ses faces par le soleil et le vent du Sud-Ouest, stérilisé lentement depuis la destruction des travaux des Romains, il exige de la part de ceux qui l’habitent l’exploitation du bétail, outre la culture de la terre. Les Aoulâd-Daoud ne sauraient se contenter des maigres jardins qui leur donnent des abricots, des raisins et des pastèques au pied de leurs villages ; il leur faut un champ plus fertile dans quelque canton du Nord ; il leur faut aussi le produit de quelque troupeau. D’ailleurs, d’où auraient-ils, autrefois, tiré de la laine pour se vêtir quand ils ne faisaient que combattre tous leurs voisins ?
Pendant l’hiver, ils labourent dans les plaines de Medîna et de Tahammamt ; ils y reviennent pour moissonner pendant l’été ; entre temps ils suivent leur maigre bétail sur les pentes des montagnes dont ils sont maîtres ; ils doivent, pendant l’automne, descendre dans le Sud, du côté de Benian et de Mchounech, pour acheter des dattes, le seul aliment facilement transportable. Il s’en suit que leur vie se compose de déplacements successifs et parfaitement réguliers, que ces gens, qu’un voyageur superficiel croirait sédentaires, sont des demi-nomades, que la possession d’un troupeau est chez eux le signe de la richesse, que la tente, bien qu’ils aient des maisons, est leur demeure ordinaire, et que, pendant les quatre cinquièmes de l’année, leurs gros villages sont presque abandonnés : il n’y reste que les derniers des misérables.
La destination propre d’un village des Aoulâd-Daoud est donc l’emmagasinement ; chacun y enferme d’abord dans sa maison privée une mince partie de ses provisions ; puis, comme les voleurs sont toujours à craindre, il en dépose le principal dans la forteresse commune, la guelaa, sous la responsabilité d’un gardien. Une guelaa contient à peu près toute la richesse mobilière des habitants, des quantités considérables de blé, d’orge, de laine, de dattes pressées, de beurre, de viande séchée par lanières. J’en ai vu emplir une au commencement de l’automne : les mulets chargés s’y succédaient sans interruption. Je dois ajouter qu’une guelaa peut accidentellement et très-rarement être isolée. Tel est le cas de celle de Sanef, près de laquelle j’ai tant souffert de la fièvre. Elle consiste en un gros château bâti sur le bord même de l’Ouâd, tandis que le village s’élève beaucoup au-dessus. C’est peut-être à ce fait que nous devons de trouver sur les cartes Sanef au bord même de la rivière.
Quand ils se furent établis, comme nous l’avons marqué, depuis Tranimine jusqu’à Foum-Ksantina, leurs ennemis les plus acharnés demeurèrent évidemment les Ou-Djâna, qu’ils avaient dépossédés ; ensuite venaient, à l’Ouest, les Aoulâd-’Abdi ; à l’Est, les Beni-Bou-Slîmân. Le besoin de vivre les mettait aux prises avec les Aoulâd-’Abdi au moins tous les printemps, quand la montagne qui les sépare se couvrait de pâturages : on peut voir, dans tous les défilés de cette montagne, des tours d’observation d’où les veilleurs des deux partis jetaient le cri d’alarme. Les Beni-Bou-Slîmân leur disputaient le Djebel-Seran avec un pareil acharnement ; ils les combattaient surtout dans la partie de la plaine de Medîna qui avoisine le col de Tizougarine, et récemment encore, cette contestation faillit donner lieu à une prise d’armes.
Leurs mœurs étaient celles de leurs voisins, et particulièrement celles des Aoulâd-’Abdi. On retrouve chez eux des souvenirs vagues empruntés au judaïsme ; ils ont conservé l’usage de quelques fêtes chrétiennes ; notre croix et la croix bouddhique combinées avec la main de la déesse Tanit constituent leurs tatouages. Il est à remarquer qu’ils contiennent une moins forte proportion de blonds que les Aoulâd-’Abdi. Leur langue est la chaouïa, ou, plus exactement, la tamzîra, dialecte berber extrêmement doux, parlé également dans l’Ouâd-’Abdi, et dont le vocabulaire diffère notablement de celui des Kabyles du Djerdjera aussi bien que de la zenatia parlée dans l’Est de l’Aourâs.
Il nous importe davantage de marquer ici qu’avant notre occupation ils ignoraient presque absolument la langue arabe et ne pratiquaient la religion musulmane qu’avec tiédeur, malgré les efforts de la tribu maraboutique des Halha. Du moins, leur législation toute grossière n’avait rien de musulman : elle consistait en « kanoun » extrêmement courts, sortes de tarifs de pénalité comparables aux indictiones canonicæ de l’ancienne Rome. Tout était réglé dans chacun de leurs groupes par l’assemblée des Imokranen (anciens), sous la présidence d’un kebîr. Chaque groupe possédait et possède encore un village principal : ainsi les Ouzza ont El-Adjaj ; les Aoulâd-Zahfa, Arrîs ; les Aoulâd-Takheribt, Sanef ; les Aoulâd-’Aïcha, Bel-Iehoud ; les Aoulâd-Addada, Taarrout-Ahmeur ; les Halha, El-Hammâm. Ils sont mêlés dans les autres. Ils possèdent en commun les plaines de Medîna et de Tahammamt.