Les Halha s’étant toujours trouvés à leur tête depuis leur départ de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir (et en effet, ils occupent le village le plus récent et le plus exposé aux attaques des Ou-Djâna), ont exercé sans cesse sur les Aoulâd-Daoud une sorte de suprématie. Il y a soixante ans à peine, ils en appelaient tous de leurs propres Imokranen au kebîr des Halha, qui se nommait Ahmar ben Embarek, et se présentaient à sa tente, soit dans la plaine de Medîna, soit aux environs de Tranimine ; il investissait les kebâr de tous les villages, et jouait, dans l’Ouâd-el-Abiod, à peu près le rôle des Ben-’Abbâs dans l’Ouâd-’Abdi.
Les Turcs avaient tenté, à plusieurs reprises, de soumettre les populations de l’Aourâs, et par conséquent les Aoulâd-Daoud ; mais les récits des voyageurs du XVIIe et du XVIIIe siècles nous permettent d’apprécier le résultat de leurs efforts.
Les Aoulâd-Daoud, comme tous leurs voisins, ne livrèrent jamais passage aux Turcs dans leurs montagnes que sous des conditions spéciales qu’ils fixaient eux-mêmes, et il est probable que ce cas fut très-rare, car c’est par l’Ouâd-’Abdi et non par l’Ouâd-el-Abiod que les Turcs passaient sous la protection des marabouts, ancêtres du qaïd Mohammed ben ’Abbâs, quand ils voulaient renouveler leur garnison de Biskra. D’autre part, les Aoulâd-Daoud envoyèrent certainement des contingents nombreux à toutes les bandes qui défendaient les approches de l’Aourâs septentrional contre les tentatives des Turcs dans les plaines de la Châra et de Chemora.
On n’ignore pas que les plus grands ennemis des Aurasiens étaient alors les membres de la famille de Ben Sedira, ancêtres du qaïd Bou Diaf, tué récemment par les Aoulâd-Daoud au bordj de Rebâ’a. Ces personnages, exclusivement militaires, s’étaient mis au service des Turcs. A la tête de leur maghzen des Achèche du Bou-Arif, souvent avec l’aide des Harakta ou des Aoulâd-Fadel, ils parcouraient la bordure de l’Aourâs, depuis le Ras-Aserdoun (Khenchela) jusqu’aux environs de Batna. Là ils trouvaient les Amâmra, les Ou-Djâna, les Aoulâd-Daoud, les Aoulâd-’Abdi. Ils périrent de père en fils dans ces rencontres.
La conquête française modifia l’organisation barbare de l’Aourâs tout entier, par secousses et sans règles fixes. On réunit des groupes autrefois hostiles pour composer les Amâmra ou les Aoulâd-’Abdi actuels ; d’autre part, on laissa subsister sans y rien changer d’anciennes oppositions en quelque sorte nationales, les Aoulâd-Daoud, les Ou-Djâna, les Beni-Bou-Slîmân.
On désira donner une loi aux Aurasiens, et la loi qu’on choisit fut précisément la loi musulmane dont ils s’étaient défaits : c’est bien nous, en effet, qui leur avons imposé des qâdis en 1866.
Quand on voulut se mettre en relations suivies avec eux, on ne leur parla que la langue religieuse du Qor’ân, au lieu de leur parler leur langue indigène.
Ils avaient de petits saints locaux inoffensifs à la façon des saints d’Espagne ou d’Italie : on s’en effraya, on leur fit la guerre, et, centralisant ainsi par ignorance à notre grand détriment, on poussa leurs dévots vers les confréries des Khouân. Il ne serait pas excessif de dire que nous avons islamisé l’Aourâs.
En outre, on ne s’occupa, faute d’argent, ni d’y tracer des routes, ni d’y créer des marchés et des écoles, ce puissant instrument de civilisation.
Au point de vue purement politique, après avoir beaucoup remanié, on en vint à remettre le commandement des diverses régions aurasiques à des personnages indigènes de provenance extrêmement diverse. Ainsi le qaïd de l’Ouâd-’Abdi, l’homme assurément le plus sûr, le plus influent, le plus dévoué à nos intérêts qui soit en Algérie, descend directement des marabouts puissants qui y ont créé une sorte d’État régulier à la fin du moyen âge. Par contre, le qaïd des Ou-Djâna, le plus vaillant soldat de tout l’Aourâs, qui sauva Batna en 1871, est Turc et d’origine absolument démocratique : il était canonnier au service du Bey, lors de la prise de Constantine ; il s’est élevé à la dignité de qaïd à force de dévouement, et la croix de la Légion d’honneur n’est venue que bien tard le récompenser d’une vie extrêmement périlleuse consacrée à notre service. Il en était à peu près de même du qaïd Ben Bachtarzi des Beni-Bou-Slîmân, petit-fils d’un tailleur. D’autre part, le qaïd de Khenga-Sidi-Nadji est une sorte de nouveau prince maraboutique, en lutte ouverte avec des marabouts plus anciens et plus puissants que lui, qui contrebalancent son autorité.