Quant aux Aoulâd-Daoud, ils furent livrés au qaïd Bou Diaf, lequel vint habiter Batna où il se tenait exclusivement, tandis que son frère résidait à Chemora. Il nous avait servis avec ardeur, trouvant dans notre conquête satisfaction entière aux ambitions de ses ancêtres. On avait fait d’abord la part plus belle à cette famille, en lui donnant les Amâmra, leurs ennemis les plus acharnés, et tout récemment on était revenu à cette idée première, car on avait donné le qaîdat de Khenchela (Amâmra) à Bou Diaf, en laissant les Aoulâd-Daoud à ses cousins ; mais, quand j’ai exploré l’Aourâs en 1876 et 1877, Bou Diaf n’était qaïd que des Aoulâd-Daoud.

Je lui dois de bons offices, ainsi qu’à son frère Ben Sedira, de Chemora. Il faut aussi reconnaître que, dans l’organisation rapide de la conquête, il était difficile de trouver un homme qui connût mieux le pays, ni qui fût plus désireux de contenir cette population frémissante ; mais le court résumé historique qui précède, et « que je tiens exclusivement des indigènes », ne nous montre-t-il pas de quel esprit ils durent être animés depuis cette époque ? Deux cents ans de lutte ne s’oublient pas en un jour, et la tradition nationale est le seul charme des veillées dans les tentes où nous négligeons de faire pénétrer nos idées.

Les Aoulâd-Daoud me disaient : « Pourquoi ne nous gouvernez-vous pas vous-mêmes ? Nous ne nous plaignons pas de Bou Diaf en tant que qaïd, et d’ailleurs la paix présente vaut mieux que l’ancien temps ; mais vous, vous êtes des gens de justice, des Cheurfa. Si vous vouliez dire seulement que Mohammed est Prophète, vous nous précéderiez dans le paradis. Or, nous ne communiquons jamais avec vous. Que faites-vous de nos contributions et de nos amendes ? Ne pouvez-vous donc pas nous donner des routes et des marchés, par exemple, un marché dans la plaine de Medîna ? »

Je pensais, en les écoutant, que le rôle de nos fonctionnaires indigènes est bien difficile quand, héritiers d’un si lourd passé, menacés d’une vengeance toujours vivace, ils ne peuvent se maintenir que par la menace de notre intervention, sans que nous allégions leurs charges par la transformation morale de leurs sujets et l’accroissement des relations commerciales. Je pensais aussi que les écrivains passionnés qui traitent de ce sujet commettent de graves erreurs par ignorance.

J’omets à dessein l’affaire des Beni-Bou-Slîmân et le meurtre du qaïd Bachtarzi, pour m’en tenir aux Aoulâd-Daoud. Il est aisé de s’expliquer comment les Aoulâd-Daoud ont pu fournir une bande de partisans qui est allée assaillir le qaïd Bou Diaf au bordj de Rebâ’a, à l’entrée de leur territoire, et pourquoi ces mêmes révoltés sont allés frapper Si El Hacen, fils aîné du qaïd des Aoulâd-’Abdi, dans son bordj de l’Ouâd-Taga. Les causes occasionnelles de ces mouvements nous sont encore mal connues ; mais l’histoire nous rend compte des causes principales : Bou Diaf était fils et petit-fils des ennemis invétérés de l’Aourâs au service des Turcs et au nôtre ; Si El Hacen, ce jeune homme exquis, de mœurs si douces et d’une éducation parfaite, était Abdaoui (des Aoulâd-’Abdi). Sa vie coûtait peu aux insurgés s’ils espéraient déterminer par sa mort une révolte générale ; mais ce dernier crime a précisément déjoué leurs espérances.

La répression des Aoulâd-Daoud se déduit également de leur histoire antérieure et de la nature de leur pays. Il faudrait que nous commissions des fautes extraordinaires pour que les Ou-Djâna ne se réjouissent pas de la mésaventure de leurs voisins du Sud. Ils les haïssent depuis plusieurs siècles, car c’est par eux qu’ils ont été refoulés jusqu’au Chellia. D’autre part, les Aoulâd-’Abdi, en perdant le jeune homme qu’ils aimaient par dessus tout, Si El Hacen, leur futur chef vraiment indigène, ont senti se ranimer tous les souvenirs des luttes pareillement séculaires qu’ils ont soutenues contre eux dans la passe de Bali et dans la gorge de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir. Il ne serait pas impossible que la plupart des Beni-Bou-Slîmân se rattachassent à nous pour des causes analogues, s’ils voyaient la tempête se concentrer sur les Aoulâd-Daoud. On sait que les gens de Mchounech sont prêts à leur fermer la gorge de Tranimine.

Au point de vue militaire, la ligne d’attaque indiquée par la nature est la passe de Bali à Arrîs, Batna étant la base d’opération. On en dégagera clairement la valeur, si l’on examine d’abord les autres directions :

1o De Rebâ’a à l’Ouâd-el-Abiod par Medîna :

La troupe qui veut aller directement de Rebâ’a à l’Ouâd-el-Abiod a d’abord devant elle le terrible défilé des Sebaa-Ergoud (Foum-Ksantina) dans lequel cent hommes écraseraient une armée. Il est vrai qu’il est facile de contourner le précipice, comme je le montrerai dans un croquis joint à ce travail. Ensuite, elle doit traverser la petite plaine de Tahammamt, et passer devant le village d’El-Tob, où elle peut encore être arrêtée ; puis, par une série de petites plaines et d’ondulations moyennes boisées, elle atteint sans trop de peine l’Aïn-Djerman, c’est-à-dire la plaine de Medîna, du côté du Nord-Ouest. De la plaine de Medîna on touche presque à l’Ouâd-el-Abiod, dont on n’est séparé que par le Tizi-Tellaten et les renflements inférieurs du Djebel Ich-m-Oul ; mais ces renflements sont extrêmement boisés, déchirés par de petits ravins sans routes, et il serait presque impossible d’y faire passer de l’artillerie. Il est vrai qu’au delà, après deux heures de marche, on se trouve en présence du petit village d’El-Hammâm où l’on dit que se retranchent les insurgés.

Supposons que la lutte se borne à l’enlèvement de ce village ; on n’aura qu’à se réjouir d’avoir franchi le Foum-Ksantina, le défilé d’El-Tob, et le Tizi-Tellaten. Supposons au contraire que la lutte se prolonge, on se trouvera dans la pire des situations : car, ayant pris l’Ouâd-el-Abiod par ses sources, on en suivra à peu près le lit, et par conséquent on se trouvera en dessous et loin des gros villages coniques, comme je l’ai indiqué ci-dessus : or, ces places fortes ne peuvent être enlevées sans de grandes pertes. En outre, le fond de la vallée de l’Ouâd-el-Abiod est extrêmement malsain en cette saison. Notre troupe décimée par le feu et les maladies serait là emprisonnée comme dans une manche, et il lui serait peut-être difficile d’en sortir.