—J’avais connu le préfet au music-hall où je jouais. En Allemagne, la police a le droit de censure sur les costumes de théâtre. On me trouvait trop nue. Le préfet était venu m’examiner. C’est ainsi que nous fîmes connaissance.

—Bien. Vous êtes ensuite entrée au service du chef de l’espionnage allemand, qui vous a chargé d’une mission à Paris, vous a remis trente mille marks et vous a immatriculée H-21.

—C’est vrai, répond la danseuse. J’ai reçu un nom de baptême pour correspondre avec mon ami, et trente mille marks. Mais ces trente mille marks étaient non pas un salaire d’espionne, mais le prix de mes faveurs, car j’étais la maîtresse du chef du service de l’espionnage.

—Nous le savons. Mais le chef de l’espionnage était bien généreux.

—Trente mille, c’était mon prix courant. Mes amants ne me donnaient jamais moins.

—De Berlin, vous êtes venue à Paris, en passant par la Belgique, la Hollande et l’Angleterre. Nous étions en pleine guerre. Qu’êtes-vous venue faire chez nous?

—Je voulais déménager mes meubles de l’hôtel de Neuilly.

—Soit, mais après vous êtes allée au front où vous y êtes restée sept mois, sous prétexte que vous étiez attachée à une ambulance de Vittel.

—C’est vrai. Je voulais, en restant à Vittel, où je n’étais pas infirmière, me dévouer à un pauvre capitaine russe, le capitaine Marow, qui était devenu aveugle. Je voulais racheter ma vie de débauche en me consacrant au soulagement de l’infirmité d’un officier malheureux que j’aimais. C’est même le seul homme que j’aie jamais aimé.

Le fait paraît exact. Le capitaine Marow, de l’armée russe, était un mutilé pour qui Mata semble avoir éprouvé une réelle affection. Elle le soignait tendrement... et lui donnait de l’argent. Cet officier, au dire du comte Ignatief qui l’a connu, serait actuellement dans un couvent et aurait été blessé au début de la guerre.