Je vois toujours Mata-Hari, droite dans le box des accusés. Très grande, svelte, le visage un peu en lame de couteau, elle avait, par moments, un air rêche et désagréable, malgré ses beaux yeux pervenche et ses traits réguliers.
Dans sa robe bleue, décolletée en pointe très bas, avec son chapeau tricorne coquettement militaire, elle ne manquait pas d’élégance, mais elle était totalement dépourvue de grâce, ce qui paraîtra surprenant pour une danseuse. Elle était tellement allemande de forme et de cœur...
Ce qui frappait chez elle, c’était son air résolu et la forte intelligence dont elle faisait preuve à chaque instant.
Elle ne niait rien de ce que lui reprochait l’accusation et elle avait réponse à tout. Elle aimait à se proclamer vicieuse. Traitée de Messaline, elle ne se cabrait pas; elle contestait seulement l’évidence: courtisane, oui, espionne, non.
Mata avait une psychologie très originale. L’homme, pour elle, c’était l’officier de tout grade et de toute nationalité.
—Tout ce qui n’est pas officier, proclamait-elle, ne m’intéresse pas. L’officier est un être à part, une sorte d’artiste, vivant au grand air dans l’éclat des armes sous un uniforme toujours séduisant. Oui, j’ai eu de nombreux amants, mais c’étaient de beaux soldats, braves, toujours prêts à se battre et, en attendant, toujours aimables et galants. Pour moi, l’officier forme une race à part. Je n’ai jamais aimé que l’officier et je ne me suis jamais occupée de savoir s’il était allemand, italien ou français.
Cette étrange mentalité, affichée avec cynisme par la danseuse, était, peut-être, croyait-elle, de nature à flatter les membres du Conseil de guerre. Elle ne provoqua qu’un sentiment de dégoût.
—Revenons à votre existence mouvementée, lui dit sèchement le colonel. A Vittel, vous avez appris beaucoup de choses et vous n’avez cessé de correspondre avec Amsterdam. Votre attitude éveille les soupçons, vous vous sentez surveillée, vous prenez peur et vous revenez précipitamment à Paris.
Le colonel président poursuit:
—Vous fréquentiez des officiers, des aviateurs. Vous étiez très intime avec certains d’entre eux et ces braves vous considéraient comme une honnête femme. C’est sur l’oreiller que vous avez surpris des indications sur l’endroit où nous allions déposer, au delà des lignes ennemies, les agents chargés de nous renseigner. Vous avez donné des indications précises sur ce point aux Allemands et fait fusiller ainsi un grand nombre de soldats.