Mais l’auteur tient absolument à faire du Sardou et à vouloir rééditer l’histoire de sa Tosca. Reprenons la citation:

«La vérité, l’intrigue imaginée par Sardou pour sa Tosca a été vécue dans la tragédie réelle de Pierre Mortissac, avec, toutefois, cette différence que ce dernier n’a jamais été à même de savoir exactement à qui il était redevable de l’échec de son plan. Et il importe encore de rappeler que, dans la collection d’après-guerre d’un hebdomadaire parisien dédié à des potins de théâtres et de boulevards, l’on a imprimé que Mata-Hari avait été «trahie» par quelqu’un—un de ces hommes qu’en anglais l’on dénomme responsible men—qui ne lui pardonnait pas d’avoir dit de lui, encore qu’en badinant, que c’était un officier allemand et que ç’avait été par son entremise qu’elle était entrée au service de l’Allemagne! Mais ce ne sera qu’en tenant bien présentes à l’esprit ces énigmes, assez claires pour quelques-uns, qu’on s’expliquera comment l’espionne put aller à la mort comme à une parade, ainsi que l’a admirablement décrit, sur la foi des révélations de Mᵉ Clunet, défenseur de Mata-Hari—à qui celle-ci avait remis, à l’aube du matin de l’exécution, sa lettre à Pierre Mortissac, qui croyait obstinément à son innocence—le grand romancier espagnol Blasco Ibànez, aux pages 415-428 de Mare Nostrum, sans cependant soupçonner le secret de cette audacieuse attitude en face d’une destruction que l’espionne ne bravait que parce qu’elle la croyait irréelle.»

Nous avons fait justice de cette histoire. Mata-Hari a refusé ouvertement—nous le répétons—le prétexte que son avocat lui offrait pour retarder l’exécution. Ce moyen pouvait être bon. Il était en tout cas le seul légal—et pratique.

Quant à l’histoire du détraqué qui, à la mort de l’espionne, se serait enfermé dans un couvent espagnol, nous ne la contredisons pas. Mata-Hari a tourné assez de cervelles pour que l’anecdote soit vraie—quoique démentie par le supérieur du couvent. Voyez plutôt:

«Ce fut dans la semaine même de l’exécution que Pierre Mortissac disparut de Paris. On fit croire d’abord qu’il s’était suicidé. Puis l’on sut, beaucoup plus tard, grâce à notre article du «Mercure» que, tel le moine Paphruce dans la «Thaïs» d’Anatole France, il avait endossé le froc des Chartreux pour la rémission de ses péchés et le repos de l’âme de celle qu’il avait si follement aimée. Cet élève des Jésuites de Deusto ne pouvait finir d’autre sorte. Mais n’allez pas, touristes romantiques, le rechercher aujourd’hui à Miraflores, ce monastère dont Théophile Gautier a chanté, en 1840, «la montée âpre, longue et poudreuse», et le triste paysage, d’où l’on aperçoit

...Dans le bleu de la plaine,
L’église où dort le Cid près de dona Chimène.

«L’on vous rira au nez, soit que vous demandiez un Mortissac, ou un Marow, ou un Martzov, car l’on a, par confusion, parlé de nous ne savons quel officier russe, répondant à l’un de ces deux derniers patronymiques, qui, amant de Mata-Hari, se serait réfugié dans le pieux asile[I]. Le Frère Edmond Curdon, prieur de Miraflores depuis septembre 1920, affirme à qui veut l’entendre que ces histoires d’un amant de Mata-Hari sont «une pure invention, une blague de journaliste et pas autre chose». Il l’affirme au besoin en français, qu’il parle et écrit fort bien. Et le maître des novices de la Cartuja en fonctions depuis huit ans, abonde dans son sens et répète qu’il n’a aucune idée de qui «il peut s’agir, aucun postulant répondant aux noms ci-dessus n’ayant sollicité son admission dans l’établissement». Mais qui ne sait que les Ordres Religieux, et surtout celui des Chartreux, sont comme la Légion étrangère de l’Eglise romaine et que le nom importe peu de ceux qui y entrent, puisque, morts au monde et à ses vains simulacres, ils ne sont plus là que pour instaurare omnia in Christo

Nous avons reproduit ce récit pour montrer que, quand il s’est agi de Mata-Hari, on n’a pas reculé devant les limites de l’invraisemblance. Il est probable que nous n’en avons pas fini avec les légendes et que demain comme hier des snobs continueront à divaguer sur son compte.

Mon Dieu, que l’histoire vraie est difficile à écrire et à établir! La vérité est pourtant si simple!

La façon dont Mata-Hari est morte n’a rien d’extraordinaire. Toutes les femmes, et tous les hommes (sauf Lenoir) que j’ai vus devant le peloton (j’en ai compté vingt-sept) se sont fort bien tenus. Cela tient à ce qu’une exécution militaire comporte une mise en scène très solennelle qui n’a rien d’effrayant.