—Mon amant ne veut plus que je reste à Grenoble. Il y a un tas de gens qui me suivent et me poursuivent, qui se montrent très pressants et très galants. Je crois que mon Frantz est jaloux. Il exige absolument que j’aille à Paris et il m’a bien recommandé de quitter la ville sans qu’on le sache. J’irai donc prendre le train à la prochaine gare, et, quand je serai arrivée à Paris, je t’écrirai.

Les policiers, qui l’avaient laissé échapper, poussèrent un soupir de soulagement. Ce qui restait à faire était un jeu d’enfant. En effet, Marguerite ne tarda pas à envoyer à son amie une belle carte postale sur laquelle elle donnait son adresse dans un hôtel du Quartier latin.

Marguerite Francillard était maintenant repérée.

A Paris, elle recommença à recevoir des individus de toutes nationalités qui lui remettaient de petits billets qu’elle devait porter à Genève. Il y avait des Roumains, des Espagnols, des Grecs, des Danois, des Suédois, voire même de faux Alsaciens, qui, tour à tour, venaient lui rendre visite à l’hôtel.

LA SOURICIÈRE

Le domicile de Marguerite était transformé en souricière et on se gardait bien de l’arrêter. Il est vrai qu’elle s’absentait de temps à autre pour porter les rapports destinés au chef de l’espionnage en Suisse. Mais ces transmissions ne présentaient plus aucun danger. En effet, si elle refusait de trahir son amant pour trahir simplement la France—car on savait maintenant qu’elle n’ignorait plus le rôle qu’on lui faisait jouer—elle acceptait bien volontiers des invitations à déjeuner ou à dîner que lui adressaient les agents chargés de la surveiller. C’était une bonne fille! Et pendant qu’elle était à table—elle se laissait facilement griser—des gens très curieux de leur métier se rendaient à son hôtel, visitaient ses tiroirs, copiaient ou photographiaient les documents destinés à nos ennemis, et remettaient le tout en place.

Elle pouvait partir ensuite pour Genève sans inconvénient. On savait ce qu’elle avait dans son sac. Et pour lui faciliter sa mission on n’hésitait même pas à lui procurer toutes les facilités du voyage.

Ah! les femmes! Stupides sont ceux qui les emploient dans des besognes qui exigent de la prudence et de la discrétion. Car, tôt ou tard, elles commettent une gaffe et compromettent ou perdent à tout jamais ceux qui s’en servent.

Aussi les Anglais n’ont-ils jamais voulu les employer dans le service secret.

Grâce à Marguerite Francillard—et à quelques bouteilles de champagne—nous avons pu démasquer une douzaine d’agents dangereux que nous n’aurions pas pu prendre sans elle. A la fin elle causait un peu, mais sans jamais «manger le morceau».