—D’où vient mon argent? répondait-elle aux questions qu’on lui posait négligemment. Mais de mon amant de Genève qui change chaque fois ses billets afin de me donner de la monnaie française. Et il me paye uniquement pour que je lui apporte des petits bouts de papiers sur lesquels on ne voit pas grand’chose. Ce n’est pas difficile et ça rapporte... Mon amant est sûrement un Boche, quoi qu’il se dise Suisse allemand, et peut-être bien que si on savait ce que je porte, on me ferait du mal. Mais il n’y a pas de danger: une femme, ça n’a pas d’importance...
Presque tous les correspondants de Marguerite Francillard ayant été pris, son rôle était terminé. On l’arrêta.
UNE CÉRÉMONIE ÉMOUVANTE
Francillard était à Saint-Lazare dans la fameuse cellule 12 qui reçut Mme Steinheil, Mme Caillaux, Mata-Hari, et autres dames de grande marque. Sa vie de prisonnière était exemplaire. Très pieuse, elle écoutait docilement les sœurs de charité. Au fond, elle était profondément insouciante.
Le 10 janvier 1917 fut son dernier jour ou plutôt sa dernière nuit, car, réveillée à 4 h. 30, elle était morte à 6 heures.
Elle avait voulu entendre la messe. Je n’oublierai jamais cette cérémonie qui eut lieu dans l’antique chapelle de la crypte.
Sous la voûte sombre, aux arcades centenaires, l’autel resplendissait de lumières. Le prêtre officiait solennellement dans un silence impressionnant. La mort planait. Sur les dalles, trente religieuses étaient prosternées, le front contre la pierre, pendant que l’éclat des cierges projetait des reflets changeants sur leurs robes bleues et leurs cornettes blanches.
Marguerite Francillard était assise entre deux sœurs, ses jolis cheveux, d’un blond fauve, dénoués dans le dos. J’étais derrière elle. Elle pria quelques secondes, puis redevint indifférente, regardant un peu partout, se retournant même, très peu impressionnée par la majesté du lieu.
Tous ceux qui ont assisté à cette scène, admirable dans sa simplicité, en ont conservé un souvenir ineffaçable de beauté douloureuse et de grandeur religieuse.
—Ite, missa est, dit le prêtre.