Et maintenant, Bécu se trouve seul sur la route. On ne voit plus qu’une femme et son enfant, qui attendent, en détresse, devant la porte d’un cabaret et aussi le malheureux qu’un éboulement a tordu, qui s’en va, lentement, de côté, comme un crabe.
Bécu se dirige aussitôt vers l’estaminet du «Grand Saint-Éloi.»
La salle enfumée est pleine de houilleurs, assis autour du poêle, serrés sur des bancs le long des murs ou debout devant le comptoir. Au relent épais et fade de la bière, dans l’atmosphère empestée par l’âcre fumée du tabac de contrebande, se mêle la senteur vineuse de l’alcool. Et le patois grossier, le lourd patois du Nord, sort comme mâchonné des bouches où s’accrochent les pipes en terre.
Bécu s’assied près de la porte, au bout d’un banc.
Mais dans le fond de la salle, un homme s’est dressé, émergeant du remous des carrures.
—Hé Désiré? Viens par ichi nom de Dieu!
Lui, s’est levé docile, et sa grosse tête dodelinant, va s’asseoir à côté de celui qui l’a appelé.
Au comptoir, le cabaretier, une main sur le levier de la pompe, remplit les chopes que sa femme et la servante à la tignasse de lin vont porter sur les tables. Ou bien, d’un broc d’étain, il verse du genièvre dans les verres. Parfois, il sort du comptoir pour aller boire avec les clients. Il a l’air satisfait, réjoui, et là où il va vider une chope, il lâche des plaisanteries et donne de grosses tapes amicales sur les épaules boueuses, comme s’il voulait donner du courage pour les tournées à venir.
Les houilleurs vident leurs chopes avec des gestes traînards, des mouvements déformés de leurs corps devenus à l’image de leur vie. Et les pensées qui roulent dans le vacarme des voix semblent être tirées avec effort, comme à coups de pioche, des fronts durs.