Bécu, lui, ne parle pas; il écoute le camarade qui pérore. Silencieusement il boit et mâchonne une chique de tabac. De temps à autre, il lance sur le carrelage un long jet de salive jaunâtre. Lorsque vient son tour de faire la politesse d’une tournée, il demande d’une voix sourde qu’on remplisse les énormes chopes. Puis il s’efface dans le silence. Trente années de fond et vingt ans pendant lesquels cet homme a tremblé devant une épouse terrible, ont fait de lui un être timide et triste.
Parfois, dans le brouhaha, un juron du rude patois se détache et isolément va résonner aux murs où sont accrochés les chromos violemment enluminés qui représentent les députés-mineurs.
Mais on boit ici, simplement histoire de se laver le gosier, avant d’aller au coron se décrasser dans les cuvelles et manger la soupe. Ou bien encore, pour certains, avant de prendre le train-tramway qui reconduit au-delà du pays noir, dans les villages agricoles, ceux qui, pour les salaires de la mine, ont abandonné les champs. Les uns après les autres, les hommes boueux et aux visages lugubres se lèvent. Il a beau sourire le gros cabaretier, il a beau donner des tapes amicales, les gros souliers aux semelles cloutées font crier le sable blanc semé sur le carrelage. Quelques mineurs vont décrocher, dans un corridor qui mène à la cour du cabaret, des vieux pardessus qu’ils ont habitude de remiser en cet endroit avant d’entrer à la fosse. Ce sont là d’étranges vêtements rapiécés, de vieilles guenilles qui ne craignent pas le contact des loques de fond. Et ceux qui les endossent prennent un aspect de bandits, dont le visage serait barbouillé pour un guet-apens.
Le camarade aussi s’est levé, enroulant autour de son cou, un large cache-nez rouge qui lui donne un air louche d’émeutier. Et comme il discute politique avec un houilleur qui s’achemine vers la porte, il oublie là Bécu.
Oh! celui-ci n’est guère pressé de retourner au coron. Il lui importe peu d’aller savonner le charbon collé à sa peau et au sortir de la cuvelle, après avoir passé du linge propre, d’avaler la «dréchure». Il a une autre pensée en tête que celle de changer sa loque de fond, et dans l’estomac, il a une autre fringale que celle d’une soupe au lard frais.
Au travers de la toile noircie de son bourgeron, il palpe la pièce d’argent que lui a remis le comptable. Il la palpe avec la joie sournoise d’avoir trompé celle qui aux jours de paie, épie la remonte non pas avec une timidité éplorée comme les autres malheureuses, mais farouchement, en haute et robuste femelle.
Et il pense que de cet argent, il faut en tirer du plaisir jusqu’au bout. Or, prendre du plaisir, pour lui, c’est boire, s’abreuver jusqu’à l’inconscience.
Dans cette existence de labeur sombre et grossier où il va tête basse, lourd et stupide comme le bœuf à l’attelage, dans cette vie sans espoir, sans but, qui ne sera jamais que la misère supportable, l’ivresse que donne l’alcool est devenue la seule lueur et la seule secousse rompant la longue monotonie, dans laquelle se confondent les nuits, les jours, les années obscures des fonds...
Ayant craché la chique qu’il avait logée dans un coin de sa bouche, il se lève et s’approche du comptoir. Dans un faisceau de pipes qui sortent d’une chope, la tête en l’air, il en choisit une d’un sou. Il rompt le bout du tuyau qui lui paraît trop long. A ce moment, le cabaretier lui tend sa blague à tabac.
—Tiens bourre t’ pipe.