Sur la route, il suit la direction opposée à celle du coron et ayant dépassé le dernier cabaret il s’arrête.

A droite, la vue est encore barrée par la palissade qui entoure la fosse, une clôture formée par d’anciennes traverses de voies ferrées que l’on a taillées en épieu et badigeonnées au goudron.

Mais à gauche s’étend la plaine, la plaine immense qui ondule sous la neige éclaboussée, sous la neige machurée par places de pustules noirâtres, de plaques sombres qui sont des corons et des fosses, jusqu’au mur gris et vague de l’horizon. Les lignes ferrées serpentent, s’entrecroisent sur des remblais, en minces rubans noirs, comme un réseau d’araignée; et l’on devine des routes et des canaux aux squelettes échelonnés des arbres. Sur l’immense étendue rase, des rumeurs roulent sourdement et des sifflements s’élèvent comme des fusées. Des innombrables cheminées géantes, les fumées sortent lourdes et se traînent toutes dans un même sens horizontal, en longues stries parallèles sur le ciel, où passent des bandes de corbeaux planant sur la tristesse muette des choses.

Le regard embrassant l’immensité décolorée, toute de blancheur et de noir, comme un paysage d’eau-forte, Bécu hésite, car un chemin, devant lui s’enfonce dans un champ ainsi qu’un profond sillon.

Enfin il se décide à quitter la grand’route. Et le voici, les mains fourrées dans les poches, les coudes serrés au corps, marchant vite à cause de l’air froid qui commence à lui mordre la peau.

Les deux talus de l’étroite route encaissée et sinueuse cachent le paysage brutal. Et la voilà qui semble perdue, loin de toute chose, cette petite route solitaire qu’oppresse la morne grisaille du ciel d’hiver: perdue et solitaire, comme celle qui, là-dessous, s’en va mystérieuse, oppressée par un ciel pesant de ténèbres éternelles. Mais à un tournant, la plaine reparaît; et là, dans un large pli onduleux, se révèle une fosse que l’on ne voyait pas auparavant. Les quatre rangs successifs de son coron évoquent, par leur alignement discipliné, un souvenir de caserne ou de prison.

A la droite de la cité ouvrière se dresse le bâtiment d’extraction surmonté de son beffroi, à sa gauche, s’élève l’église toute en brique.

Mais la petite route ne va pas de ce côté; elle suit la pente contournante d’un vallon et conduit à une fabrique de sucre, laquelle attend, en un aspect de ruine et d’abandon, la prochaine récolte de betteraves, la récolte qui sortira des champs environnants, des champs déjà fécondés par les semences d’automne et qui maintenant dorment sous le drap blanc de la neige.

Bécu descend dans ce creux que l’on dirait laissé par un arbre gigantesque, déraciné de la plaine. L’immense étendue plate des terres et l’horizon lointain bientôt disparaissent. Une odeur de pulpe en pourriture stagne dans le vallon. Tout, ici, semble mort, alors qu’aux alentours la plaine respire.

Voici qu’il longe un mur de briques clôturant les terrains de la sucrerie. Et son pas fait hurler longuement un chien dans la fabrique abandonnée.