En face du portail fermé, de l’autre côté du chemin élargi par les charrois, il y a une maison de paysan avec grange et hangar pour les instruments de culture. Mais une enseigne apprend que c’est là aussi un estaminet. Au temps où la fabrique travaille, les ouvriers sucriers et les Belges qu’on emploie à l’arrachage des betteraves, doivent, aux heures des repas, y boire des triboulettes de bière blonde, en taillant leurs chanteaux de pain.

Bécu traverse le chemin aux ornières durcies, et cogne contre la marche du seuil ses souliers ferrés.

Pas un houilleur: la salle du cabaret est déserte, silencieuse comme l’usine, avec ce même air d’attente désolée. Seule une paysanne, près d’une fenêtre, tricote de gros bas de laine bruns.

Bécu, aussitôt assis, lui demande une bistouille, ce qui signifie du café renforcé d’eau-de-vie. Alors, la paysanne se lève, grande, sèche comme une bique et le teint bis comme la terre des champs qu’elle sarcle depuis l’enfance. Traînant ses savates éculées, elle va tisonner le poêle qui répand dans la pièce une chaleur de four, met une pelletée de charbon, puis ayant posé en plein feu la bouilloire elle dit d’une voix aigre:

—A ch’t’heure, faut que vous attindiez que ch’l’iau qu’alle bout.

Puis auprès de la fenêtre, elle va se rasseoir, et, reprenant son tricot, recommence le va et vient rapide et monotone des aiguilles longues. Parfois elle en retire une du jeu, et du bout pointu, gratte sa chevelure qui la démange.

Et lui, attend patiemment, en écoutant la chanson plaintive de l’eau.

Il est peut-être bien isolé et perdu ce lieu, et ce silence où pleure la grêle chanson est bien pesant; mais quand on a trente ans de fond, quand pendant trente ans on a rampé dans les profondeurs écrasées, côte à côte avec les veines noires de la terre, le cœur s’est habitué au silence et à l’isolement, comme les yeux se sont habitués aux ténèbres.

Puis, il préfère venir se cacher ici, car au moins, il peut y boire à son aise, à petits coups, en tête à tête avec son verre, sans la crainte de voir surgir dans le carré clair de la porte vitrée, l’énorme carrure de sa femme, la «rouge», comme on la surnomme au coron, à cause de sa chevelure rousse et de son teint allumé de femme toujours grondante.