Plus tard, quand il se sentira fort et plein de courage, c’est-à-dire quand il commencera à chanceler sur ses jambes, il ira boire les derniers verres au coron, près de sa demeure, avant de heurter du nez sa porte et de recevoir la terrible poussée donnée à poings fermés, qui l’enverra s’affaler sur le lit, où longtemps encore, déferleront les injures et par instant les gifles.

La paysanne a de nouveau arrêté le va et vient de ses bouts d’aiguilles entremêlés au sautillement de ses doigts secs. Elle s’est levée, pour verser l’eau bouillante sur la cafetière, et le liquide qui tombe, goutte à goutte à travers le filtre, égraine des petites notes claires.

Enfin la bistouille, le jus noir au relent de chicorée vitriolée d’alcool, fume devant lui. Ses grosses lèvres l’aspirent avec une joie goulue, et, après chaque lampée, il suçote les poils humectés de sa moustache. Il fait durer le plaisir, longtemps il gargarise son palais que met en éveil, la brûlure adoucie de l’eau-de-vie qui se dissimule et semble se faire désirer.

Sa bistouille finie, Bécu se carre dans sa chaise, allonge les jambes, élargit les épaules et la poitrine. On dirait que toute sa carcasse se dilate de contentement. Puis, il retire de son bourgeron un vieux morceau de journal, où il y a du tabac, et se met à bourrer sa pipe en tassant fortement du pouce le tabac échevelé.

Alors, d’un nuage de fumée âcre, sort la voix sourde, la voix qui semble toujours résonner au fond de la mine.

—In verre ed geniève, de ch’ti lau qui pique.

Cinq heures tombent lourdement de l’œil de bœuf accroché en haut du mur. Maintenant, dehors, il fait sombre; la nuit hâtive de l’hiver a effacé l’usine muette et aveuglé les fenêtres du cabaret. La lampe suspendue au milieu de la pièce l’éclaire d’un rayonnement assoupi, en laissant beaucoup d’ombre dans les coins.

Bécu en est à son huitième verre de genièvre, et ses yeux brillent au fond de leurs orbites. Ils ont les lueurs verdâtres et fugitives d’une flambée d’alcool, ils ont, ces yeux, les reflets métalliques et étranges du poison absorbé.