Quand il veut boire, c’est d’une main crispée qu’il saisit son verre et pour que le tremblotement de ses nerfs ne le vide pas, il y accroche brusquement ses lèvres. Alors, descend en lui cette eau ardente qui lui donne une bonne chaleur, là, dans sa poitrine, puis partout, et lui fait la tête légère, légère, comme si elle allait sur ses épaules tourner ainsi qu’une toupie.
Les idées, qui se mouvaient dans ce crâne en un roulement massif et lent de meule, maintenant sautillent comme ces images projetées sur un écran lumineux.
Lorsqu’un houilleur est remonté au jour, le souvenir du fond l’obsède; et il garde, dans les nerfs, la vibration rythmée des coups de pics, comme le marin, sur la terre garde dans les jambes le roulis du navire. Poursuivi par cette hantise du labeur, Bécu pense à la mine. Il pense loin de lui, et ses bras qui sont allongés sur la table, de chaque côté de son verre, frappent là-bas à la veine des coups enfiévrés par l’alcool.
A présent, il bredouille des mots: il imagine tout un colloque avec son porion, à propos du boisage. Et le voilà, lui si timide dans la réalité, qui à la fin se fâche et se met à insulter son chef. Alors, comme si le porion s’éloignait, il crie une dernière injure «Arsouille» à haute voix, dans le silence de la pièce.
Mais le voici qui se met à sourire, en laissant dégouliner un peu de salive du côté où il tient sa pipe. C’est que l’image de sa femme vient de lui passer par l’esprit. Et il se moque, dans la sûre quiétude de sa cachette, de cette face rougeaude toute bouffie de colère.
Décidément l’eau-de-vie lui chauffe trop la tête, car il a enlevé son chapeau de cuir, découvrant ainsi un crâne chauve, un crâne qui lui donne un air morose de vieil oiseau déplumé. Et maintenant, avec le sommet du front qui apparaît blanc, la souillure de houille plaquée sur le visage est devenue un véritable masque.
Près du fourneau, la paysanne épluche des pommes de terre pour la soupe du soir. Une à une, elle les jette dans la marmite, faisant éclabousser l’eau dont les gouttelettes grésillent. Elle demeure indifférente devant cet homme qui s’enivre, étant habituée à ces sortes de choses.
Son fils, un enfant d’une douzaine d’années, est venu s’asseoir devant une des tables. Il grignote un croûton de pain, en buvant un fond de chope que sa mère lui a versé. Et le petit paysan, aux yeux avides et au front déjà obstiné, regarde longuement ce mineur. Il songe sans doute à l’âge, où, lui aussi portera la barrette de cuir et touchera les grosses pièces blanches des Compagnies, au lieu du maigre salaire du travailleur des champs; au temps où le dimanche, il fera ronfler les rayons clairs d’une bicyclette—le luxe de la jeune génération des corons—sur les routes qui mènent aux ribotes de la ville.
On a ouvert la porte. Le cultivateur, un homme robuste et sanguin, planté carrément sur les jambes, entre en disant «Bonsoir» d’une voix forte et rude, une voix accoutumée aux larges espaces des champs. Il dépose sur une table quatre planches de bois blanc qu’il a rapportées, sans doute pour réparer son clapier à lapins. Puis, il va s’asseoir près du feu et s’occupe à décrotter ses houseaux en toile bleue, avec la lame de son couteau.
Bécu, depuis un instant, s’assoupit sur sa chaise. La chaleur torpide de l’alcool l’engourdit. Ses membres sont devenus lourds comme si, dans les veines qui les sillonnent, se traînait du plomb. Sa grosse tête qui lui semblait si légère, prête à tourner comme une toupie, a roulé sur une épaule. Il a regardé le paysan entrer, déposer les planches de bois blanc sur une table, puis ses paupières lourdes se sont abaissées sur ses yeux.