Quoique conscient d’être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel, ces ténèbres épaisses—comme elles l’étaient là-bas au fond quand sa lampe s’est éteinte—il craint que cela ne soit la continuité du songe et qu’autour de lui ne surgisse encore d’affreuses choses.

Le mois passé, durant l’horrible agonie de son petit gars qui avait été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l’enterrement, lorsqu’il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s’appuyer au bras de son fils aîné. Et puis ce fut tout. Les jours suivants, où reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien. Peut-être que, lorsqu’on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, il vous est entré tant de noir dans l’âme qu’il n’y reste plus de place pour la tristesse.

Mais ce cauchemar, c’est comme si son enfant s’était dressé devant lui pour le maudire. Et cet argent qu’il a dans la poche, cet argent du cercueil, lui paraît un fardeau.

Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du sol vaguement pâlie par la neige.

Tout à coup, dans l’espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis deux, puis d’autres encore, brillant toutes d’un éclat immobile.

C’est l’infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses.

Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé se silhouette les bras en croix.

Bécu s’arrête pour souffler, et aussi parce qu’il y a là, barrant sa fuite éperdue, une grande route dont les arbres dessinent en noir leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur.

Il n’aurait qu’à la suivre cette route, pour rentrer au coron.

Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l’effroi des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants. Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme dans du sang, jusqu’à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte de remords, lui fait entrevoir la profanation qu’il a commise en s’ivrognant avec l’argent destiné à payer le cercueil.