Assises sur le carrelage, le dos appuyé contre le mur ou contre des civières pleines de schiste, elles retirent les chanteaux de pain hors des musettes de toile. Les dents qui mordent avidement, apparaissent très blanches, dans les faces souillés par la poussière noire et les yeux, largement cernés de bistre, ont un éclat étrange.

Un gros bidon de fer-blanc passe de main en main. Chaque trieuse fait pisser de très haut, dans son gosier tendu, la bière blonde qui glougloute dans le goulot. Et un grand rire les secoue toutes, lorsque une voisine ayant poussé celle qui boit, le liquide lui inonde les cheveux ou le visage.

La petite souffreteuse n’est pas avec ses compagnes; elle est restée à l’écart, cachée derrière un culbuteur. Accroupie, la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, elle songe. De l’endroit où elle s’est blottie, ses yeux mornes voient les cages qui, soudainement sorties de l’abîme et encore toutes trempées d’ombre, s’accrochent avec un bruit saccadé aux verrous. Ils voient les moulineuses attirer les berlines d’où bondissent, comme des diables, des hommes effrayants, aux faces noires dans lesquelles roule le blanc des yeux, et qui s’en vont pressés.

Elle songe aux autres remontes qu’elle venait épier jusqu’à ce que, d’une berline, ce fut Lui qui surgit, ce qui lui donnait un petit choc au cœur, doux et nostalgique. A présent, autour d’elle, c’est le vide; elle se sent seule, toute seule, malgré le grouillement humain de la fosse.

Là-dessous, dans les entrailles de la terre, c’est le vide aussi: le chantier souterrain où souvent descendait sa pensée n’est plus qu’un amas de nuit.

Ce Borinage? Eh bien, oui, elle voudrait le suivre jusque-là, humblement, de loin, comme un chien suit, désolé et craintif, les pas d’un maître qui veut le perdre. Mais elle n’a pas l’âge d’agir à sa volonté; et puis, elle est si lasse!....

C’est fini à jamais. Elle ne pourra même plus l’aimer par le regard, elle ne pourra plus rôder autour de Lui comme jadis; sa chair ne connaîtra plus l’anxiété frémissante de l’attente, l’attente d’une de ces possessions si brèves, mais qui, malgré tout, la rendait heureuse jusqu’à ce que l’éternel inassouvissement la rongeât de nouveau sourdement.

En cet instant elle se sent encore plus laide et misérable et rompue aussi, comme si les engrenages l’avaient happée, broyée, puis rejetée sur les dalles de fonte.

Les cages qui remontent des mineurs ne redescendent plus à vide; d’autres travailleurs se tassent dans les berlines qu’on repousse sur les barreaux. Ceux-là vont déblayer les terres, dégager la veine pour la saignée du lendemain. Ils tombent dans le vide, et, à leur suite, le large câble qui se dévide du haut du beffroi, défile avec un bruissement d’aile.