Et longtemps encore la petite demeure immobile, les regards hantés, si frêle parmi toutes ces choses de fer pesantes et farouches qui l’entourent.
Un nouveau signal: la gueule de ténèbres a fini de vomir et d’avaler des hommes. Et voici que la machinerie compliquée du triage reprend ses mouvements rythmés. Les raclettes crissent, les arbres ronronnent dans les coussinets, les pignons grincent des dents, tous les muscles durs et noirs pivotent, virent, et des tuyauteries s’élève une buée qui semble la sueur du fer et de l’acier qui travaillent. Du haut des tréteaux, les culbuteurs, en chavirant les berlines emboîtées, déversent des cataractes de houille sur les cribles en gradins, et les cataractes deviennent des cascades, puis des ruisseaux lents qui se perdent enfin là-dessous, dans le hangar où s’entrechoquent des wagons et où respire puissamment une locomotive.
Les filles-outils ont repris la monotone, l’abrutissante besogne. Et la petite désespérée s’est remise elle aussi à remplir des mannettes. Mais parfois son geste s’arrête, ses traits se contractent et ses yeux demeurent étrangement fixes. Puis soudain, elle recommence à puiser dans la trémie au fond mouvant, le visage devenu sérieux et calme comme si elle venait de prendre une forte et froide résolution.
Le soir tombe, il bruine sur la plaine. Les bâtiments d’extraction qui barrent sombrement, par endroits, sa perspective étalée et qui balafrent de leurs cheminées géantes et de leurs beffrois la cernure livide de l’horizon, s’éclairent intérieurement de lueurs mystérieuses, ainsi que des châteaux fantastiques, et leurs noires silhouettes s’évanouissent lentement. Les longues files massées des corons trapus sont déjà des plaques uniformes et sans relief. Tout ce qui se hérissait sur la plaine, s’aplatit, se confond peu à peu avec elle.
Les rumeurs du travail s’apaisent, et, dans la fin du crépuscule, un train qui roule, rapide, met un bruit solitaire et mélancolique.
Le long du canal qui déroule son ruban clair, tout droit, comme une route, une petite ombre glisse.
Mais voici qu’elle s’est arrêtée et demeure immobile sous le voile triste de la pluie fine et glacée.... là, tout près de l’eau morte, au-dessus de laquelle flottent des vapeurs blanchâtres qui semblent un suaire....
Puis, brusquement, la berge est déserte: la petite ombre immobile a disparu. Mais l’onde blême se plisse de rides, qui, de la rive, vont s’élargissant comme un rictus mauvais et mystérieux.