Train-Tramway

La grande faux de la moissonneuse flamboie dans l’or ondoyant des blés. Les épis tombent comme une vague qui déferle. Parfois, sur les aciers tranchants, un coquelicot demeure attaché, semblable à une gouttelette de sang.

Derrière l’outil laborieux, sur le champ rasé où le chaume scintille, la récolte bottelée s’échelonne. Et une odeur forte et saine, une senteur chaude s’exhale, haleine du sol.

Les paysans aux bras hâlés, ramassent les bottes avec une mâle lenteur et forment les faisceaux des moyettes, que le grand soleil allume comme des brandons, cependant que les femmes, courbées, la croupe tendue, glanent de-ci, de-là, en faisant rouler sous la cotte leurs hanches puissantes.

Au loin, dans la mer de récoltes, le village somnolent pointe le clocher de son église vers la grande coupole bleue du ciel où stagnent, immobiles et isolés, des nuages semblables à de gros flocons de ouate.

Parfois, un homme s’arrête en son travail, suit un instant des yeux les chevaux qui avancent lentement enfoncés jusqu’au poitrail dans le blé fauve, puis se reprend à ramasser les javelles. Ou encore une des glaneuses se redresse, et de la main essuie, par l’échancrure de la chemise, ses seins moites de sueur. Et la moissonneuse élargit sans cesse l’espace ras du chaume, entre des avoines et des seigles.

Dans l’infini silence des champs, on n’entend que les hue-dia criés aux bons chevaux indolents par celui qui les conduit, et les trilles aiguës des alouettes, qui s’élèvent ivres de soleil et demeurent en extase, au-dessus de la vieille terre féconde, lourde de moissons.

Soudain un coup de sifflet strident transperce le calme. Et sur une voie ferrée que cachent les récoltes, un train accourt, un train tout noir, dont la locomotive barbouille de fumée la perspective blonde et claire.