Maintenant il apparaît, ce village artificiel, comme un îlot au milieu des espaces de betteraves dont le vert acide vient hurler au rouge cru des briques et des tuiles. Et la grande carcasse du bâtiment d’extraction, l’énorme ventouse de fer collée sur la blessure qui va jusqu’aux entrailles de la terre, le domine, se dresse toute noire, menaçante, avec son étrange belvédère et sa cheminée gigantesque.

Dimanche, tout travail a cessé. Comme le cratère d’un volcan assoupi, la massive et haute cheminée ne laisse échapper qu’un mince filet de fumée grisâtre, qui monte un instant tout droit et disparaît bue par l’atmosphère. On n’entend aucun halètement de vapeur, aucune rumeur sourde, aucun heurt. Et ce grand calme est une sorte de tristesse, qui plane au-dessus des petits toits alignés et sur les mornes et monotones étendues de betteraves.

Dans le coron, le silence a pénétré aussi, car c’est l’heure du repas. Désertes, les rues et les venelles recouvertes de mâchefer à cause des longues pluies, semblent sertir chaque demeure d’un listel de deuil.

Parfois une porte s’ouvre, une femme va tirer de l’eau à un puits. On entend le grincement de la poulie, un bruit aigu qui monte plaintif vers le ciel gris, un ciel pluvieux des automnes hâtifs du Nord, ou encore, résonne aux murailles le pas pressé d’un mineur endimanché qui, en bras de chemise, portant un pot de grès, s’en va quérir de la bière à l’un de ces cabarets venus se placer au flanc du coron comme des sangsues.

Partout, ouvriers de la veine, ouvriers de la coupe à terre, haveurs, galibots, trieuses, sont assis autour des tables pour ce repas qui, par le chômage, réunit chaque maisonnée—parents et logeurs—pour ce repas où l’on mâche de meilleurs morceaux et où l’on entonne plus de bière dans les gosiers, que la houille a encrassés toute la semaine.

Une odeur d’oignons frits et de lard s’échappe de chacune des petites maisons. Depuis le quartier des Belges jusqu’à celui des Jaunes, l’air en est imprégné. Il n’est qu’un endroit où flotte une senteur plus distinguée de gigot cuit au four, c’est là où le coron affecte de ne loger que des porions.

Car il a déjà ses habitudes, ses manies, tout comme une personne a les siennes, ce coron né d’hier. Et c’est ainsi que, dans sa partie la plus rapprochée de la fosse et de l’habitation de l’ingénieur, il ne loge que des gens paisibles: les surveillants, les gardes-magasins et les chefs d’un syndicat toujours hostile aux grèves.

On voit souvent Monsieur le curé entrer ou sortir de ces maisons: Monsieur le curé que la Compagnie a demandé à l’évêché du diocèse et qu’elle a installé dans un joli petit presbytère, auprès de l’église, toute en briques dont les vitraux ont été offerts par les pieuses épouses des gros actionnaires.

Et cette habitude plaît à la Compagnie, car celle-ci aime à voir rassemblées ses brebis obéissantes.

Mais par contre, voici que là-bas, du côté où sournoisement les cabarets sont venus se placer, le coron a pris la funeste manie de grouper les Borains et les Flamands, tous gens brutaux et ivrognes. Dans ce quartier, on n’aperçoit jamais la douillette de M. le curé, mais parfois on y rencontre les képis des gendarmes. Les soirs de paie, on s’y bat, on s’y assomme, et les maisons ont souvent des fenêtres dont les vitres sont crevées, ce qui leur donne l’air borgne.