Aujourd’hui, c’est à l’enseigne Aux Fieux de Sainte-Barbe que l’on fera combattre les coqs.

Le camp adverse est déjà là, venu d’un coron éloigné, en petites charrettes attelées de chiens. Dans les brancards, les bêtes encore exaltées par la furieuse galopade à travers la plaine, ont de longs tremblements convulsifs dans les membres et aboient nerveusement, sur une seule note jetée en un coup de gueule spasmodique d’où gicle une écume qui leur barbouille le poitrail.

Et cette fatigue surexcitée, vibrante, cette fatigue affolée, est plus douloureuse à voir, que l’accablement muet d’un animal tombé sur le flanc.

Les «coqueleurs» étrangers sont dans une cour, au milieu de laquelle, s’élève d’un mètre au dessus du sol, le terre-plein carré où s’entretueront les coqs. Ils ont accroché le long d’un mur, leurs sacs de toile qui s’agitent et se sont assis sur un banc, devant une longue table, pour vider des tournées de genièvre, en attendant les hommes du St-Joseph.

Le cabaretier, un gros homme mafflu, au cou apoplectique, saupoudre de sable blanc la plate-forme dont la terre a été battue et nivelée avec soin. Il s’assure encore que le petit grillage formant le champ-clos est suffisamment tendu. Puis il vient trinquer avec les mineurs.

L’un d’eux, a tiré de sa poche une paire d’ergots en acier, des ergots artificiels imaginés à seule fin de rendre plus sûrement mortelles les blessures que se feront les coqs. Le coup porté dans l’œil ira ainsi fouailler le cerveau, le coup porté dans la poitrine, pénétrera jusqu’au cœur ou crèvera un poumon. Sur une pierre, il aiguise encore les pointes de ces sortes de longues aiguilles enchâssées dans des courroies de cuir, où un vide est laissé à l’ergot que la nature n’a point fait assez meurtrier pour ce jeu.

Lentement, sans passion apparente, dans leur lourd patois, ils causent de leur plaisir cruel. Le défi est de cent cinquante francs. La somme serait bonne à gagner. Leurs coqs ne sont-ils pas de bonne race? descendance de champion? Et pourtant ceux du Saint-Joseph en ont de bons aussi... Le cabaretier hoche la tête et invite souvent à trinquer, afin que les verres se vident; lui n’espère qu’une chose, c’est que l’on boira beaucoup dans les deux camps.

L’homme qui aiguise les ergots d’acier ne parle guère, trop occupé à sa barbare besogne, mais la mobilité ardente de ses yeux s’avive, dans sa face pâle, à chaque verre d’alcool.

Parfois, un cocorico solitaire jaillit d’un sac, tandis que sur la route les jappements douloureux des chiens s’apaisent. Et le ciel gris, le ciel morne et inerte, semble regarder cette cour avec une indifférente tristesse.

Ils s’abordent sans gestes et les préparatifs du jeu sauvage commencent.