Ils vont à droite, à gauche, ils avancent, reculent, et cela avec une fureur concentrée dans ces regards qui paraissent les avoir soudés l’un à l’autre.

Mais ce lien soudain se brise. Ils ont échappé à leur fascination mutuelle. Avec des bonds d’oiseau qui s’envole, ils se ruent l’un contre l’autre, se harpillent du bec et se fouaillent mutuellement la poitrine de leurs pattes. Les éperons s’entrechoquent; les ailes s’ouvrent et se referment comme pour étreindre. C’est un bruissement soyeux de plumes, un sifflement étoupé, auquel se mêle le cliquetis de l’acier.

Après une série de chocs, ils se reprennent à se fixer, ayant toujours quelque chose de magnétique dans le regard et comme s’ils se pénétraient l’un l’autre d’un fluide de haine. Puis, un brusque reflux de rage, les fait se ruer à nouveau dans un ébouriffement, un retroussis de plumes, dont les couleurs luisent, chatoient, s’irisent et semblent s’aviver de toute cette fièvre de fureur.

Autour du parc, les faces jaunies et plus maladives sous le jour terne qui tombe du ciel délavé, forment sur les vêtements noirs du dimanche comme des chapelets de points pâles. Seuls deux petits fantassins, revenus en permission au pays, détonnent dans la note bêtement criarde de leurs uniformes. Et la même attention à suivre le jeu barbare, l’émotion collective, donnent à tous ces visages presque la même expression, avec le même regard immobile et le même froncement des sourcils.

Mais voici que l’on s’agite, on se pousse des épaules. Ceux qui sont debout sur des chaises, au dernier rang, se penchent en avant, et de lourdes exclamations vont en brouhaha. C’est que le coq fauve, après avoir chancelé, après avoir fait quelques pas titubants, vient de tomber.

Et maintenant, c’est l’atroce, qui va se dérouler pour l’inconsciente cruauté de ces hommes.

Sur ce petit corps palpitant et convulsé, le coq demeuré debout, méchamment s’acharne, fait des entrechats qui piquent l’acier au hasard. A ces coups d’éperons, il joint des coups de bec, déchirant la crête qui s’ensanglante et que le blessé secoue par souffrance. Puis, avec des boitillements d’oiseau de proie, des allongements de col d’oiseau rapace, il se met à tourner autour de cette tête qui l’évite. Il tourne avec gaucherie, avec embarras, car sa rage à présent, voudrait éteindre le regard qui y brille encore, et qui lui apparaît, comme le point où s’est réfugiée la vie de ce corps inerte.

Quelques bonds d’essai, puis un autre avec un rapide reflet de l’acier et l’éperon a pénétré dans un orbite, crevant l’œil, dont la substance se met à couler. Mais comme l’arme demeure engagée dans la cavité osseuse, la patte doit faire, pour l’en retirer, des efforts horribles.

A cette douleur suprême le blessé se relève, et dans un dernier jaillissement de vitalité, se met à fuir par le parc, en ronds éperdus, se cognant au grillage, buttant aux angles.

Aussitôt, le coq sombre le poursuit dans cette fuite trébuchante et le bouscule. Pourtant, il semble que lui-même perde ses forces. Lui aussi est pris de vacillements, et à plusieurs fois, ses enjambées se ralentissent dans une boiterie où les éperons le gênent et le font trébucher. Quelque blessure reçue au début du combat, s’aggrave sans doute d’un interne épanchement de sang.