On trinque, et dans quelques gros poings les petits verres tremblotent. Mais voici qu’une dispute brusquement éclate, violente, entre deux parieurs, deux hommes du coron Saint-Joseph.
La face plus pâle encore, les yeux vagues d’un commencement d’ivresse, ils se lancent tout ce que le patois a d’injures, des mots énormes, des mots comme pesants de sens abject. Finalement, l’un donne un coup de poing à toute volée entre les deux yeux de l’autre, qui se met à saigner du nez, la tête penchée en avant, les jambes écartées pour ne pas salir ses vêtements du dimanche. Il regarde couler son sang, très occupé à ne se point salir, mais en même temps il menace d’une voix sourde celui qui l’a frappé. Il parle d’un coup de rivelaine dans les reins, d’une sombre revanche qu’il prendra là-dessous, en quelque coin perdu des fonds.
Les houilleurs restent indifférents à cette rixe. Ceux qui parlent lourdement, d’une voix épaisse, où ceux qui s’animent à leurs propres paroles, ne s’interrompent pas un instant. Quelle violence, quelle brutalité pourraient encore les émouvoir, ces âpres ilotes?...
Maintenant, les coqueleurs étrangers, nouent leurs sacs qui ne s’agitent plus. Ils vont regagner leur lointain coron par les chemins qui serpentent parmi les larges étendues de betteraves, guidés par les noires émergences des terris, par les jalons colossaux des cheminées géantes et la nuit venue, par les incendies des hauts-fourneaux.
Peu à peu, on déserte la cour, où l’homme saignant du nez demeure seul avec un autre houilleur, qui déjà très ivre, le contemple avec une attention profonde et stupide.
Devant le cabaret, les chiens qui somnolaient se redressent en voyant apparaître leurs maîtres et tous se mettent à japper.
Les coqueleurs équilibrent leur poids dans les petites charrettes. Et ce sont des jurons, des coups de pieds aux chiens qui s’impatientent. Puis les casquettes s’agitent.
—Ahue..... diau... hi.....
Les traits se tendent, et voici la file des petites charrettes qui s’ébranle, aux coups de reins en saccades des chiens fous.
Les houilleurs venus sur la route pour assister au départ des camarades, les regardent s’éloigner, puis tous rentrent dans le cabaret.